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Non classé | 08.11.2015 - 20 h 30 | 1 COMMENTAIRES
Je t’aime moi non plus (pourquoi je me suis réabonné à Yagg)

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Pour ceux qui ne me connaissent pas, je suis un Yaggeur depuis quelques temps déjà : mon premier texte sur ce blog date du 7 avril 2010 ! Un certain nombre de mes articles ont été mis en avant l’équipe éditoriale. J’ai même eu l’occasion, bien que provincial, de participer à un ‘apéro Yagg’ il y a quelques années.

Au fil des ans, je m’en excuse, mes articles se sont fait plus longs et plus compliqués, au point de devenir de longues dissertations que je devais couper en plusieurs parties – ce qui explique probablement qu’ils ne provoquaient souvent aucune réaction alors même que j’avais mis des heures et des heures à les écrire. Celles et ceux qui ont eu le courage de les lire auront peut-être remarqué que ces textes prennent de plus en plus de distance avec ce qu’on pourrait appeler « la pensée LGBT » telle que je pouvais la lire dans Yagg (même si évidemment, il n’existe pas Une pensée LGBT).

Je me disais récemment qu’il fallait que j’écrive un texte qui formulerait de manière claire et précise les raisons de cette prise de distance, parfois mal comprise. Histoire de préciser que cette opposition se situe avant tout sur un plan culturel et philosophique, et non politique ou juridique.

Mais j’hésitais : critiquer Yagg pourrait donner des arguments à ces autres qui dénigrent Yagg mais avec lesquels je n’ai rien à voir. Critiquer un média en situation difficile, sur un blog hébergé par ce même média, serait également malvenu : autant ne rien dire.

Je me suis alors fait ces réflexions : c’est vrai que je me sens parfois plus proche de Causeur que de Causette; c’est vrai que ça fait quelques temps que je ne redoute plus d’être traité de réactionnaire (si par « réactionnaire » on entend quelqu’un qui persiste à avoir un recul critique avec les idées du temps), ni même d’homophobe (puisque je ne me reconnais ni dans la rhétorique, ni dans la politique, ni dans la philosophie de la plupart des mouvements anti-homophobie). C’est vrai aussi que j’aspire plus à l’idéal d’un Etat républicain et laïc fort, qu’à celui d’un Etat faible multiculturel et ultra-libéral voulu par un grand nombre de militants LGBT.

Mais je n’en suis pas moins gay. En tant que gay, je me reconnais aussi dans une histoire d’oppressions et de combats. Dans mon parcours personnel, être gay m’a ouvert les yeux sur certaines réalités, m’a sensibilisé à certaines idées, m’a fait connaître ou redécouvrir des auteurs (Pasolini, Foucault, Butler, Preciado…) qui font désormais partie de mon panthéon personnel (aux côtés, certes, d’un Philippe Muray…).

Autrement dit, même si je tiens à continuer à exprimer mon opposition à certaines des idées qui ont cours aujourd’hui, c’est sur Yagg que je veux le faire. C’est une chose que d’exprimer ses critiques sur un site comme Causeur (avec l’ironie et le sarcasme des gens qui se pensent supérieurs), et c’est une autre que de les exprimer sur Yagg même. Certains mots, certaines idées peuvent être les mêmes, mais le contexte leur donne un sens très différent. Continuer à tenir mon blog sur Yagg, c’est dire : c’est vrai que je ne suis pas d’accord avec vos idées, mais c’est de votre côté, en tant que gay, que je vous le dis.

Et puis, il y a le plus important : l’information.

Mes critiques portent sur le côté « engagement », « culturel », « idéologique », qui apparaît surtout dans les articles à contenu plus éditorial que journalistique : l’enthousiasme pour une publicité de Coca-Cola (pardon Dustin) ou pour un jeune abruti qui fait de la pub pour American Apparel (pardon Brendan); le soutien à une énième campagne photo bidon et naïve censée lutter contre l’homophobie et répandre l’amour et la bonne parole dans les foyers; l’indignation soudaine pour un propos malheureux; et autres prises de position.

Mais l’équipe de Yagg, ce sont d’abord et avant tout des journalistes. Et Yagg est avant tout un site d’information. Pour savoir ce qui se passe en France, mais aussi dans les autres pays du monde, pour les L, les G, les B, les T et même les I, si Yagg disparaît, il n’y aura plus de site français sérieux où aller. C’est aussi une question de solidarité, de mémoire, de conscience de qui nous sommes et de ce qui se passe pour nous ici et ailleurs.

Je peux être critique envers Yagg (ou le mouvement LGBT en général), mais je ne comprends pas ceux qui, sur Facebook ou ailleurs, cherchent systématiquement à dénigrer son travail ou son engagement, critiquent le fait de payer pour avoir une information de qualité, ou remettent en question le fait même d’avoir un média LGBT. L’histoire nous a bien montré que si on devait attendre que d’autres s’occupent de nous, nous serions probablement tous morts du SIDA/cachés et malheureux/frappés et injuriés à chaque coin de rue (au choix). Et c’est moi, républicain à l’ancienne, qui le dis !

Au terme de cet article, je me rends compte que son argumentaire doit paraître plus que bizarre : je ne cesse de répéter que je me reconnais de moins en moins dans le mouvement LGBT dont Yagg est aujourd’hui l’une des voix principales, et j’en conclus que c’est pour pouvoir le dire que je me suis réabonné à Yagg. Je fais peut-être partie de ces soutiens à double-tranchants dont Yagg pourrait se passer ? Tant pis, c’est comme ça. Ce n’est pas sur moi qu’il faut compter pour dire « Lire Yagg, pour moi, c’est comme voir une licorne rainbow chaque matin, qui me redonne du courage et me fait positiver pour la journée. »

Pour paraphraser une phrase bien connue : je ne suis pas d’accord avec vous, mais je me battrai pour que je puisse le dire sur votre site.

Bon, d’accord, je ne pense pas que j’irai jusqu’à me battre. Mais je me suis réabonné et j’ai fait un petit don en plus. C’est déjà ça.

Non classé | 06.09.2015 - 22 h 10 | 1 COMMENTAIRES
Le travelo, le comique et la lune

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Capture-decran-2015-09-03-a-14Suite à la polémique autour du sketch « travelo », de Florent Peyre, diffusé sur TF1, je me suis fait quelques réflexions sur les relations assez particulières entre indignation et médias de nos jours.

Sur Facebook, dans les commentaires des publications de Yagg, on a assisté à un affrontement entre ceux pour qui « ce sketch est drôle, Yagg n’a pas d’humour, il faut savoir prendre du recul », etc., et ceux qui, comme l’équipe de Yagg, estiment au contraire que ce sketch est transphobe et qu’il ne fait que perpétuer, voire entretenir et raviver, tous les clichés qu’on entend au sujet des trav’ et des trans’.

Comme c’est souvent le cas, je me suis rendu compte que ma situation se situe un peu à l’écart de cette opposition. Je m’explique.

Pour commencer, il est évident que ce sketch est d’un goût très douteux. Vouloir parodier Conchita Wurst n’a rien de critiquable, mais la répétition insistante de « travelo » est assez pénible, sans parler du rire gras provoqué par les paroles qui enchaînent le B-A BA de l’homophobie/transphobie traditionnelle beauf. Pour moi, le malaise venait qu’au lieu de viser Conchita Wurst en tant que personnage et que drag-queen, la chanson donne vraiment l’impression de viser les trans’ et les trav’ de manière générale (le tout dans un grand flou conceptuel !) et également de surfer sur toutes les polémiques récentes au sujet du genre, de l’ABC de l’égalité, du mariage gay, etc. en soulignant bien tout ce que les « militants du genre » (trans’, drag-queen, etc.) peuvent avoir de monstrueux au yeux de la normalité.

Les questions que personne ne s’est posé : qui ? Quoi ? Où ? Comment ? Pourquoi ?

J’avoue avoir été assez frustré. D’un côté, il y avait les articles dénonçant la transphobie du clip, et affirmant qu’il fallait cesser de cautionner l’humour des cis’ blancs sur le dos des diverses minorités. Et de l’autre, ceux pour qui il ne faut pas voir le mal partout et pour qui les militants ne comprennent ni la satire ni la parodie. Mais du côté des militants, aucune prise en compte de l’humour noir, de l’humour vache, de l’excès en tant que procédé d’exorcisation de nos propres travers (ou alors, une prise en compte pour aussitôt les rejeter). Et du côté des « pro-Peyre », aucune prise de conscience que parfois, l’humour peut effectivement être raciste ou transphobe et que des humoristes peuvent déraper.

Je sais que les militants n’aiment pas le mot « contexte », pour qui ce terme ne sert qu’à excuser l’inexcusable. Et pourtant, on ne peut pas analyser un discours sans tenir compte de ses conditions d’énonciation. Sans cela, on se condamne à ne faire que projeter sur le discours ses propres fantasmes, ses propres obsessions (cela vaut pour les militants comme pour ceux pour qui ce sketch est « juste drôle »). On se condamne aussi à foncer tête baissée dans le moindre propos sorti de son contexte et monté en épingle, comme c’est si souvent le cas de nos jours.

Je n’ai malheureusement pas vu « La Grande Soirée des Parodies » de TF1. Il le faudrait. On pourrait voir alors si ce sketch-là est très différent des autres dans son sujet, dans ses procédés et dans son propos. Ou si, en fait, les autres sketchs étaient du même acabit (« beaufs ») et que la seule particularité de « Travelo » consistait en ce qu’il touche à Conchita Wurst et à l’image des trans’. Le mal est le même, me dira-t-on. Non, je ne pense pas : dans un cas, la critique vise une personne précise, avec des intentions précises; dans l’autre, on s’interroge sur un media et sur son fonctionnement.

A lire certains commentaires, Florent Peyre serait en effet un affreux homophobe au même titre que ceux qui agressent physiquement des trans’. Il serait transphobe et il aurait décidé d’écrire un sketch pour exprimer sa transphobie et son mépris envers les personnes transgenres et les drag-queen. Mais là-aussi, c’est une analyse extrêmement limitée.

Florent Peyre est l’un des comiques révélés par l’émission de Laurent Ruquier, « On ne demande qu’à en rire » (le titre est en lui-même tout un programme!). Beaucoup de sketches de cette émission jouaient sur les limites : sur les homos (en visant souvent Laurent Ruquier), sur les handicapés, sur les femmes, etc. On a même eu droit à Jérémy Ferrari invitant des handicapés sur scène au cours du « On ne demande qu’à en rire – Show », et se moquer d’eux en direct, tout en leur laissant la possibilité de lui répondre et de se défendre. On voit bien que la moquerie la plus outrée peut alors fonctionner comme un procédé cathartique, comme une sorte d’exorcisme de toutes nos mauvaises pensées, et se mettre au service « de la bonne cause ». Mais la présence d’handicapés sur scène montre aussi que les propos les plus excessifs, pour pouvoir être perçus comme de l’humour et non comme de la simple insulte, demandent une certaine réflexion sur leurs effets, sur la mise en scène nécessaire, sur la nécessité de ne pas réduire les personnes visées à une simple cible facile.

Florent Peyre lui-même a écrit un sketch du même genre, intitulé : « Un handicapé est allé voir Intouchables »:

https://wwwyoutube.com/watch?v=KG79dGHDVI

Par conséquent, on peut être d’avis que ces sketches sont en fait bel et bien méchants et stigmatisants. Mais force est de constater que le sketch « Travelo » n’est pas la révélation fortuite d’une pensée transphobe. Ce sketch ne fait que s’inscrire dans un genre de comique qui consiste à aller le plus loin possible, à jouer avec les limites de ce qu’on peut dire ou qu’on ne peut pas dire, quitte à dépasser ici ou là la frontière entre le second degré et l’insulte pure et simple.. Selon ce raisonnement, il ne faudrait pas dire que Florent Peyre est transphobe (car ça ne correspond à rien), mais dire plutôt que c’est ce genre d’humour qui est transphobe, ou qui en tout cas joue tellement sur l’ambiguïté du « second degré » qu’il finit par être ce qu’il croit dénoncer.

Je ne pense pas que Florent Peyre est transphobe ni que ce sketch a été écrit avec une intention transphobe. Plus exactement, je pense que la question ne se pose pas en ces termes, pas plus que pour ses sketches sur les handicapés, les femmes, les homos, etc. Cela n’excuse pas son sketch pour autant, ce que je dis n’enlève rien de l’analyse que j’en ai faite au début de ce texte ni de ce qui a pu être écrit sur cette rhétorique qui consiste à dire « c’est de l’humour » pour justifier les propos les plus insultants. Mais on comprend désormais mieux ce qui s’est passé.

Ce qui s’est passé ? C’est que Florent Peyre s’est planté. Il a eu une fausse bonne idée. Il a voulu se déguiser en Conchita Wurst et de faire une chanson parodique. Mais il est parti dans une direction qui l’a mené à écrire des paroles en étant fasciné par les formules qu’il trouvait et sans voir qu’elles étaient méchamment transphobes. Pris dans cette voie de la facilité et de l’humour beauf, il n’a pas vu qu’au final, ce sont les trans’ qui se sentiraient visés et insultés alors qu’il ne pensait probablement que se moquer du personnage de Conchita Wurst (que, selon mon avis, on a absolument le droit de trouver ridicule. C’est d’ailleurs mon cas).

Le même dérapage aurait pu avoir lieu à propos des noirs, des femmes, des réfugiés… Il a foncé tête baissée dans sa direction en pensant que sa pirouette finale suffirait (une phrase sur la normalité, je crois). Mais elle ne faisait pas grand chose, si ce n’est confirmer que ce n’était pas Conchita Wurst qu’il avait en tête, mais bien les trans’, contrairement à l’objet initial de sa parodie…

Et la lune dans tout ça ?

Mes réflexions ne visent donc pas à critiquer les réactions que le sketch de Florent Peyre a suscité.. Mais plutôt à inciter tout le monde (des deux camps) à sortir de son petit pré carré et à ne pas se draper d’indignation à la moindre parole ambiguë sans tenter réfléchir au-delà.

La lune du titre de mon article fait référence au proverbe : « Quand le sage désigne la lune, l’idiot regarde le doigt. » J’ai toujours pensé l’inverse. Si quelqu’un désigne la lune, l’idiot regardera la lune, mais le sage regardera le doigt, en se demandant pourquoi quelqu’un veut nous faire regarder dans cette direction. Et chaque fois qu’à la moindre polémique, tout le monde fonce tête baissée pour avancer ses arguments, je repense à ma version du proverbe. A chaque jour sa petite phrase qui fait polémique, et à chaque jour son lot de personnes indignées criant au scandale et exigeant des excuses et des réparations. Et chaque jour, une nouvelle polémique fait oublier la précédente.

On va me dire que j’exagère et qu’il est important de s’indigner sur Internet, que c’est comme ça que fonctionne la démocratie d’opinion aujourd’hui, et qu’il faut être sans cœur pour ne pas s’indigner face à des propos incitant à la haine ou fait à une photo particulièrement atroce.

Mais qui oserait nier que les indignations, les bad-buzz, les polémiques, les point-Godwin, les débats infinis en commentaires et autres tweets incendiaires est ce qui aujourd’hui nourrit précisément la grande machine médiatique ? Et de la même manière, qui pourrait nier que la grande machine médiatique cherche à son tour à créer, à alimenter, à aviver ces polémiques sont elle se nourrit ? Toute personne commentant sur Facebook croit livrer au monde son opinion (dont tout le monde, au fond, se fout « comme de son premier commentaire »). En fait, elle ne fait que contribuer à justifier un peu plus l’existence de Facebook ou de Twitter, à alimenter les études des comportements de leurs utilisateurs, à renforcer les statistiques des régies publicitaires internet, et à se rendre elle-même un peu plus accroc aux réseaux sociaux. C’est ça, la réalité des débats sur Internet.

Aujourd’hui, tout le monde ou presque sait que les journaux ont dû s’adapter aux contraintes induites par Facebook et Twitter : titres accrocheurs (les plus polémiques possible !), photos aguichantes, textes courts et simplistes. Les journalistes travaillent désormais aux côtés de « médiateurs Internet », de « Community Manager » et autres agents marketing qui doivent justifier leurs piges en recueillant le plus de like, de commentaires ou de partage.

Au plus fort de la polémique sur le sketch « travelo », il y a eu cet article de Metronews. En terme d’informations, cet article (de deux paragraphes !) n’apporte absolument rien. En revanche, il relaie la polémique et l’alimente à son tour en soumettant une sorte de sondage auprès de ses lecteurs.

Je trouve personnellement cette pratique douteuse : un sketch est transphobe ou il ne l’est pas. Ce genre sondage ne peut que libérer et légitimer la parole transphobe puisqu’on demande précisément à tout le monde de s’exprimer et que toutes les opinions se valent. « Hitler, dictateur sanguinaire ou redresseur de l’économie allemande ? ».

Mais là encore, s’indigner, crier à la transphobie et demander des excuses serait inutile et contreproductif. Ce n’est pas le contenu éventuellement transphobe de cet article ou des commentaires qui doit être remis en question, mais la pratique de plus en plus répandue de lancer de faux débats et de créer de fausses polémiques pour alimenter les flux des lecteurs et des « likeurs ». L’idiot serait indigné par la transphobie latente de ce type de sondage, mais le sage s’interrogerait sur nos pratiques sur Internet et sur les stratégies marketings des journaux.

Il devrait être largement temps, je pense, de changer de fusil d’épaule et de ne plus réagir au coup par coup au gré des polémiques médiatiques. J’ai de plus en plus l’impression qu’agir ainsi, c’est faire exactement ce qu’on attend de nous, bons petits consommateurs de Facebook, de Twitter, de Tribunes du Plus Nouvel Obs, d’articles aguicheurs du Huffington Post, de témoignages à Rue89. Il faudrait cesser de commenter à n’en plus finir sur Facebook et sur les sites en question pour passer à une critique plus large de la manière dont les médias fonctionnent.

Mais c’est tellement plus excitant d’user à l’infini de la fonction « commentaires », de crier à la censure dès que son commentaire est modéré, de traiter ses adversaires de fascistes, et de continuer à commenter et de polémiquer toujours plus fort pour tenter d’oublier la profonde vanité de tout ça.

Non classé | 01.08.2015 - 14 h 50 | 7 COMMENTAIRES
Homophobie ou transphobie ?

Homophobie ou transphobie : faut-il choisir ?

A priori, drôle de question, tant les appels à la tolérance se veulent universels et les luttes contre les -phobies de toutes sortes se veulent convergentes. Mais justement : parfois, ces appels ressemblent moins à des évidences qu’à des incantations, comme pour nous rassurer, pour conjurer le spectre de la division qui serait là, rôdant dans l’ombre, prêt à surgir à la moindre inattention.

Pour qui lit Yagg et surtout les commentaires de certains articles, les querelles et autres invectives sont régulières, pour le meilleur (débat et échanges d’idées) et pour le pire (accusations mutuelles de transphobie, homophobie, etc.). Récemment encore, un drôle de questionnaire du style « êtes-vous transphobe sans le savoir ? » relançait les polémiques entre ceux qui trouvaient que se voir accusés de transphobie parce qu’ils avaient appelé quelqu’un « madame » était un peu fort de café, et ceux qui s’étonnaient de devoir rappeler des évidences à des personnes censées être sensibilisées à ces questions.

Mais est-ce vraiment une affaire de personnes ? Ces transphobes-là (je parle évidemment des maladroits, des indignés, des hésitants, et non des agresseurs en tout genre qui se moquent bien de ces coupages de cheveux en quatre), ne sont-ils que des réactionnaires en puissance, attachés à des considérations d’une ère finissante et ayant loupés, volontairement ou non, le radieux train des idées nouvelles sur le genre et la sexualité ? Ne pourrait-on pas considérer un instant l’hypothèse inverse ? À savoir qu’un certain discours trans’ comporterait nécessairement une forme d’homophobie, de même qu’un certain discours gay comporterait nécessairement une forme de transphobie.

Je m’explique.

Concernant le discours trans’ (l’expression « discours trans’ » est volontairement vague puisque je me base sur des commentaires, des réactions, etc.), la situation est claire. Les trans’ ne peuvent accéder à la visibilité et à l’acceptabilité (pour ne pas dire la viabilité) que par une remise en question d’un binarisme trop strict homme/femme, masculin/féminin.

Dans le feu des débats, et sous l’influence aussi des questions de genre dont on parle beaucoup en ce moment, on trouve aussi cette idée – souvent implicite, mais pas toujours -, à savoir que seul le discours trans’ a su saisir la vérité du genre, à savoir que le genre n’existe pas en soi et qu’il n’est qu’un instrument de discriminations et d’inégalités. On le voit d’ailleurs dans des nombreux articles Yagg au-delà du discours militant trans’ : le (néologisme) « genderfluide » est désormais largement valorisé par rapport à tout ce qui se rapportent aux « anciennes » conceptions du genre.

Or, le problème, c’est que de l’autre côté, nous avons les gays et les lesbiennes. Je vais vous faire un aveu : je suis homosexuel. Autrement dit, je suis un homme, je m’identifie en tant qu’homme dans la société, et je suis attiré (sexuellement et sentimentalement) par les hommes qui s’identifient en tant qu’hommes dans la société. Les trans’ MtF ainsi que les transgenres qui ne s’identifient dans aucun des deux genres me laissent également indifférents d’un point de vue sexuel : c’est normal, je suis gay (voir phrase précédente).

Je n’ai personnellement aucun discours théorique pour justifier cette attirance exclusive pour les hommes. Je ne suis pas devenu gay comme on s’inscrit dans un parti politique ou comme on prend conscience de la nature construite du genre suite à des lectures. C’est comme ça, c’est tout.

Je suis désolé d’avoir consacré deux paragraphes pour simplement décrire ce qu’est l’homosexualité (pour moi en tout cas). Mais il est parfois important de rappeler des évidences pour en déduire deux conséquences importantes :

– D’une part, il y a forcément une part transphobe dans l’homosexualité. Pas au niveau du discours théorique ou politique, mais au niveau purement personnel : je ne comprends pas les trans’. Je n’ai personnellement jamais éprouvé la moindre envie, le moindre besoin de m’identifier à l’autre genre. J’ai pu être ou paraître efféminé, ou ne pas correspondre à certains codes masculins, mais cela n’a jamais remis en question mon identité masculine. L’expérience trans’, de se sentir homme dans un corps féminin ou vice-versa, au point pour certains et pour certaines de devoir passer par des opérations chimiques ou chirurgicales pour se sentir en cohérence avec soi-même, cette expérience-là m’est complètement étrangère. Je suis transphobe comme je suis sexiste : sexuellement et sentimentalement je suis préfère les hommes aux femmes.

(Précisons d’ailleurs que ce fossé en terme d’expériences subjectives n’empêche évidemment en rien de se documenter, de s’intéresser, de militer et de lutter ensemble )

– Et à l’inverse, tous les discours qui critiquent le côté binaire du genre et de la société (ou l’existence des genres en eux-mêmes), ou tous ceux qui privilégient le « trans’ » au « cis’ », tous ces discours m’apparaissent comme (potentiellement) homophobes, c’est-à-dire comme remettant en question le bien-fondé de mon identité et de mon orientation sexuelle. Même les éloges de tout ce qui est « genderfluide » et de la moindre remise en question des genres traditionnels qu’on peut lire sur Yagg ont tendance à m’agacer : le fait d’être un garçon ou une fille est-il définitivement ringard ?

Parfois, j’ai l’impression d’être cerné. À ma droite, les homophobes avérés qui nous insultent et nous agressent (sans forcément faire de distinction entre gays, lesbiennes, trans, etc.) Et à ma gauche, les militants du genre, pour qui tout attachement à ces vieilles notions que sont la distinction entre hommes et femmes ou l’identification paisible à son genre assigné est presque l’équivalent des premiers, puisque toute non-conformité à leur discours est aussitôt marquée du sceau de la transphobie.

Est-ce moi qui suis transphobe ? Sont-ce les autres qui sont homophobes ? N’y a-t-il que moi qui suis sensible à cet aspect-là des polémiques ? Existe-t-il seulement un discours capable de faire tenir ensemble à la fois la critique radicale du genre que suppose l’expérience trans’ et l’attachement aux genres traditionnels que suppose l’expérience homosexuelle ? (Ou faut-il au contraire reconnaître et accepter ces différences, au lieu de s’énerver dès que quelqu’un ne rentre pas dans le moule d’un discours auquel on accorde une valeur absolue ?)

Telles sont quelques unes des questions dont je voulais vous faire part.

Non classé | 04.06.2015 - 10 h 32 | 0 COMMENTAIRES

luttons-contre-tous

Non classé | 30.05.2015 - 08 h 09 | 0 COMMENTAIRES
LA REVOLUTION LGBT (4/4 : chassez le genre par la porte…)

Résumé des épisodes précédents

Dans le premier texte de cette trilogie, j’ai commencé par relever quelques aspects révolutionnaires, voire « terroristes » de la rhétorique LGBT – terroriste au sens de : il n’y a pas de débat mais un affrontement; il n’y a pas de désaccord mais des ennemis ; et face à un ennemi, on ne discute pas, on condamne.

Dans toute Révolution, il y a un décalage entre les intentions et le résultat, entre les discours et la réalité. Ce soupçon, je l’ai appliqué à la notion d’homophobie et à la lutte contre l’homophobie. J’y ai découvert une notion bien plus compliquée, bien plus trouble que ce que je croyais, et qui implique des conséquences importantes sur le plan psychologique et individuel (même le plus anti-homophobe peut révéler des traces d’homophobie latente), sur le plan politique (pour un retrait complet de l’Etat sur toutes les questions sociétales au profit d’une conception complètement libérale et individualiste de la société), une dimension culturelle (l’abandon de toute échelle de valeur au nom du refus de la stigmatisation) et enfin une dimension culturelle/économique (la lutte contre l’homophobie comme cheval de Troie de l’industrie du divertissement).

Ces idées et ces pistes de réflexions ne rendent évidemment pas compte de la diversité des mouvements LGBT. Pour preuve, si vous demandez à deux gays (ou lesbiennes, etc.) de commenter un article, ils finiront très vite par ne pas être d’accord et à se traiter mutuellement d’homophobes et de proto-fascistes. Mais les idées que j’avance permettent peut-être justement de mieux comprendre ces conflits persistants à l’intérieur même de la communauté.

Venons-en maintenant, pour finir, à une autre notion phare du mouvement LGBT : le genre.

Le genre : des études universitaires aux statuts Facebook

« Le genre ! Le genre » répètent-ils en sautant sur leur chaise un cabri, mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien…

Qu’il soit bien clair : je ne suis pas un « adversaire du genre » comme peuvent l’être les membres de la Manif pour tous et des groupuscules réactionnaires (à la fois pleins de bêtises, pleins de haine, et redoutables). Les critiques que je vais être amené à faire sont d’un tout autre genre.

Je ne suis pas un spécialiste mais j’ai lu quelques textes de Judith Butler, Joan W Scott, et même Beatriz Preciado. Et ce que j’ai lu m’a vraiment marqué. Ca m’a ouvert les yeux. Certes, il ne s’agit pas d’une vérité révélée mais d’études universitaires et de réflexions théoriques très variées et évidemment soumises à examen critique. Mais plus que la notion de « genre » qui en elle-même n’est qu’un outil conceptuel et universitaire, c’est l’analyse de l’origine de la naissance nos désirs et de nos identités qui m’a fasciné.

Si la question du genre m’intéresse tellement, me demanderez-vous, pourquoi vouloir être négatif ? Et si je ne suis pas universitaire, qui suis-je pour formuler des critiques ? La réponse, c’est que ce qui m’agace, ce n’est évidemment pas ce que je peux lire dans des livres ou des articles de fond, mais bien plutôt ce que je vois sur Facebook, sur Yagg, dans les commentaires, etc. ou encore quand Yagg rend compte d’un événement médiatique, etc. Bref, ce que devient le genre quand, de sujet d’une réflexion engagée mais ardue, il passe dans le langage courant, le grand public, quand il devient le mot d’ordre à la mode.

Déconstruction ou libération ?

Je suis un homme, je me sens homme. Même en militant pour l’égalité, contre le sexisme et contre les stéréotypes, à aucun moment je n’aurais eu l’idée que je puisse être autre chose qu’un homme. Et pourtant, ne voilà-t-il pas que j’apprends que mon identité masculine ne réside pas dans mes gènes ou ma nature, mais uniquement dans la manière dont je me comporte chaque jour et dans la manière dont je me conforme (plus ou moins bien) à un modèle (complexe, voire contradictoire) qui m’a été « assigné » (pour reprendre un autre terme à la mode) par mes parents, mon entourage, la société, les films, la télévision, etc.

Mes idées les plus intimes, ce qui est ancré le plus profondément en moi, le fondement même de mon identité – donc de tout ce que je croyais connaître sur moi-même -, tout cela vacille, se révèle illusoire – ou en tout cas construit, relatif, porteurs d’enjeux (de domination, notamment) qui me dépassent complètement. Un gouffre s’ouvre en moi.

Les études de genre, au même titre que la psychanalyse, la sociologie ou encore que ces études scientifiques (souvent fumeuses, certes) sur les origines naturelles de nos comportements, viennent rappeler à quel point l’être humain peut être obscur à lui-même. À quel point ce qui peut nous paraître évident ne l’est pas. À quel point nous sommes ignorants des causes réelles de nos désirs, des origines de nos représentations, et des enjeux de nos actions. À quel point nous sommes opaques à nous-mêmes.

Et pourtant, c’est à l’exact inverse que nous assistons. La révolution du genre est devenu comme l’emblème, le mot d’ordre majeur d’un grand mouvement de libération : « Libérons le genre ! Non aux stéréotypes de genre ! Refusons les genres qui nous ont été assignés ! Revendiquons le droit de choisir notre genre ! » Comme si l’histoire de l’humanité était l’histoire de la répression du genre, comme si le genre était quelque chose qui pouvait être brimé. Comme si le genre, après avoir été la part de notre identité qui dépendait le moins d’un choix conscient, devait précisément devenir un choix conscient. (Remarquons en passant qu’on utilise de plus en plus l’expression « stéréotypes de genre » pour désigner non pas des stéréotypes ou des exagérations, mais l’existence même des genres et leur fonctionnement…).

Autant de slogans et de mot d’ordre qui, finalement, rejoignent ces autres slogans que sont les « I’m born this way » (pourtant à l’exact opposé des conclusions des études de genre), « il faut nous accepter comme nous sommes », « assumons notre identité avec fierté », « il faut être en accord avec soi-même », etc. Face à l’obscurité en nous que la notion de genre est censée nous rappeler, nous affirmons au contraire avec joie et certitude la totale transparence de notre identité au discours que nous portons sur elle.

Autant de slogans et de mots d’ordre qui renvoient tantôt à une conception essentialiste de l’être humain (je suis une femme même si la société veut que je sois un homme, parce que telle est ma nature, et parce qu’il y a une nature féminine), tantôt à une conception naïve et volontariste de l’identité : je suis une femme parce que j’ai décidé de l’être; les processus complexes de formation des genres peuvent être écartés d’un revers de la main comme par enchantement, parce que je l’ai décidé.

(Je pense qu’il est clair qu’en aucun cas ces dernières lignes ne peuvent ni ne doivent être lues comme une négation de ce que vivent les trans’, et encore moins comme de l’ironie à leur sujet. J’imagine aussi qu’un ou une trans’ qui a souffert de ne pas correspondre au genre que suggérait son corps et que supposaient ses proches, et qui a vécu sa transition à la fois comme un combat et une libération, doit être bien placé ou placée pour savoir que le genre, pas plus que l’orientation sexuelle, ne se choisit, ne se décide ou ne se « libère ». Mais on peut évidemment être trans’, gay, bi ou autre et ne pas être d’accord avec mon analyse.)

Foucault, reviens, ils sont devenus fous

Ces slogans de « libération du genre », ainsi que les nombreuses manifestations/festivals, etc. portant sur le sexe et les genres, tout cela me rappelle un texte célèbre de Michel Foucault : « Nous autres victoriens », son introduction à la Volonté de Savoir, le premier volume de son Histoire de la Sexualité. Ce texte, paru en 1976, parle du sexe et de la sexualité, et non du genre proprement dit. Mais, avec toute l’ironie et le talent littéraire qu’on lui connaît, il s’en prend aux « théories de la libération » qui faisaient fureur en son temps, en leur opposant sa propre conception du pouvoir.

À défaut de pouvoir recopier ce en entier, en voici quelques passages parmi les plus marquants.

« Nous, depuis des dizaines d’années, nous n’en parlons guère (du sexe, ndlr) sans prendre un peu la pose : conscience de braver l’ordre établi, ton de voix qui montre qu’on se sait subversif, ardeur à conjurer le présent et à appeler un avenir dont on pense bien contribuer à hâter le jour. Quelque chose de la révolte, de la liberté promise, de l’âge prochain d’une autre loi passe aisément dans ce discours sur l’oppression du sexe. (…) À demain le bon sexe.

C’est parce qu’on affirme cette répression qu’on peut encore faire coexister, discrètement, ce que la peur du ridicule ou l’amertume de l’histoire empêche la plupart d’entre nous de rapprocher : la révolution et le bonheur; ou la révolution et un corps autre, plus neuf, plus beau; ou encore la révolution et le plaisir. (…)

Demandons-nous comment il a pu se faire que le lyrisme, que la religiosité qui avaient accompagné longtemps le projet révolutionnaire se soient, dans les sociétés industrielles et occidentales, reportés, pour une bonne part au moins, sur le sexe. (…)

Dire que du sexe au pouvoir le rapport n’est pas de répression (…) ne serait pas seulement heurter une thèse bien acceptée. Ce serait aller à l’encontre de toute l’économie, de tous les « intérêts » discursifs qui la sous-tendent. (…) La question que je voudrais poser n’est pas : pourquoi sommes-nous réprimés?, mais pourquoi disons-nous, avec tant de passion, tant de rancoeur contre notre passé le plus proche, contre notre présent et contre nous-mêmes, que nous sommes réprimés ? (…)

Je ne dis pas que l’interdit du sexe est un leurre; mais que c’est un leurre d’en faire l’élément fondamental et constituant à partir duquel on pourrait écrire l’histoire de ce qui a été dit à propos du sexe à partir de l’époque moderne. » (Histoire de la sexualité 1, édition Tel Gallimard, p. 13 sqq)

De la haine du pouvoir à l’amour du bio-pouvoir

Bien sûr, une société moins violente, moins stricte, plus tolérante est préférable à l’inverse. Mais ce que Foucault invite à faire (et aussi les études de genre, de ce que j’en ai retenu !), c’est à porter son attention non pas sur les instances oppressives du pouvoir, mais sur ses instances incitatives : le pouvoir, les nouvelles formes de pouvoir, ce n’est pas ce qui réprime le désir, mais ce qui le crée. Et c’est précisément parce que ce processus s’effectue de l’intérieur, de manière complètement différente par rapport au pouvoir traditionnel, qu’il a fallu inventer un autre mot : le « bio-pouvoir ».

Par exemple, pour moi il est évident que toutes les manifestations visibles et violentes d’homophobie ne sont pas du « bio-pouvoir ». Au contraire, c’est bien parce que les mécanismes traditionnels du bio-pouvoir hétérosexuel ne fonctionnent plus qu’il y a une montée de l’intolérance, de l’homophobie et de la violence. Il n’y a pas de déchaînement d’homophobie dans les sociétés plus fermées où la production traditionnelle du genre fonctionne. (Je sais que je simplifie énormément en passant outre les responsabilités individuelles de celles et ceux qui appellent à la haine, mais il y a de ça malgré tout.)

Vous voulez voir où et comment se forgent les genres aujourd’hui ? Ce n’est pas dans les casernes ou les écoles qu’il faut aller : ça, c’était pertinent jusque dans les années 40 ! Non, c’est à la télévision que le genre se fabrique aujourd’hui : dans les séries américaines, les publicités, les clips, les défilés de mode, Internet. Il suffit d’aller dans la rue et de se demander où se trouvent les modèles en fonction desquels la majorité des gens s’habillent, se parlent, se fréquentent, font l’amour, se marient, divorcent, font des loisirs… (c’est-à-dire : ont des désirs). C’est logique : puisque les instances traditionnelles de transmission des identités sont délégitimées (famille, patrie, société…), il faut bien que les gens apprennent ailleurs comment vivre, comment aimer, comment désirer…

Ceux qui veulent « libérer le genre » se tournent généralement contre les figures traditionnelles de l’autorité répressive (l’Etat, ses institutions et ses représentants, et aussi les parents, le fameux « regard des autres », les traditions, etc.). En revanche, tout ce qui crée du désir et du plaisir (si possible sexuel), est largement plébiscité.

On croit assister à une lutte entre les tenants de la liberté et les tenants de l’oppression, alors qu’il s’agit – pour une grande part – d’une lutte entre le nouveau et l’ancien, entre le cool et le pas cool. Mais le cool, aujourd’hui, c’est précisément le mode d’action privilégié du « biopouvoir » (des marques de fringues à l’industrie du porno). On a tellement porté notre attention sur l’importance (réelle !) des luttes politiques et de visibilité qu’on en a oublié la leçon principale des études de genre : la production du genre, ce n’est pas la répression, c’est la création de désirs et d’identités (définition qui rejoint celle de la publicité et du marketing !).

Le tableau est évidemment plus complexe. Il y a eu des luttes, des prises de conscience, des rapports de force qui ont évolué. De nombreuses associations exercent une vigilance, voire un contrôle, sur la manière dont les gays, les lesbiennes, les trans’, etc. sont représentés dans les médias, la publicité, les discours publics, la politique et le porno (avec un succès moindre cependant, par rapport à l’immensité du monde du porno). Il y a une plus grande diversité, une plus grande visibilité, une plus grande tolérance. Mais quand une publicité pour Coca-Cola montre des gays de manière acceptable, ou quand une autre publicité joue sur les genres et les stéréotypes, cela change peut-être l’image des homosexuels dans la société, mais cela ne change rien au processus de « fabrique des désirs » de la publicité sur les individus – c’est-à-dire au rapport de pouvoir. Au contraire, selon cette analyse, loin de proposer une plus grande liberté, cette publicité étend son « bio-pouvoir » aux gays ou aux LGBT qui auparavant en étaient exclus ! La transparence et la visibilité sont des conditions mêmes du bio-pouvoir (cf. le panoptique analysé par Foucault).

Il fut un temps où on disait que l’homme libre était celui qui savait contrôler ses désirs : aujourd’hui, l’homme libre est celui qui, plus que jamais, vit ses désirs jusqu’au bout et s’identifie à eux (mais ne s’interroge surtout pas sur leurs origines !).

Non classé | 22.05.2015 - 17 h 02 | 0 COMMENTAIRES
LA REVOLUTION LGBT (3/4 : de la lutte contre l’homophobie et ses conséquences)

On lit souvent que l’homophobie est une pensée moyennâgeuse, que les actes homophobes sont soit des restes d’une époque qui aurait dû être derrière, soit carrément le signe d’un retour à une époque barbare – l’adjectif moyennâgeux revient souvent, comme pour mieux déprécier l’homophobie, la rendre anachronique. Selon cette vision, la lutte contre l’homophobie et pour les LGBT s’apparenterait à une défense de nos sociétés modernes contre ces attaques d’un autre temps. Mais ne pourrait-on pas imaginer l’inverse ? Ne serait-ce pas la société qui serait naturellement homophobe ? qui serait structurée autour de l’hétérosexualité depuis des générations, voire des siècles, et que la lutte contre l’homophobie vient donner un grand coup de pied, ou coup de vent, dans cet ordre figé ? La lutte contre l’homophobie serait révolutionnaire dans le sens où elle vient bouleverser bien des choses, et l’homophobie serait moins une résurgence d’une supposée pratique ou pensée médiévale qu’une résistance désespérée d’une société en train de changer.

La question n’est évidemment pas de dire si l’homophobie, c’est bien ou c’est pas bien. Mais trop souvent on prend la notion d’homophobie, ou de lutte contre l’homophobie, comme des notions allant de soi, comme des mots d’ordre indiscutables. Ne serait-ce que pour savoir clairement et concrètement ce que l’on veut et comment on le veut, il n’est peut-être pas inutile de prendre quelques minutes pour réfléchir à tout cela.

racinesCielHomosexuels et éléphants : même combats !

Il y a une dimension très forte, très positive, dans la lutte contre l’homophobie. C’est le discours qui consiste à dire : quelle que soit votre culture, quelles que soient vos valeurs, vous devez faire une place pour les homosexuels, pour les lesbiennes, pour les transsexuels, etc. Chacun a le droit à vivre dans une société où il est viable et visible.

Ce combat-là me rappelle fortement le roman de Romain Gary : Les Racines du Ciel (1956) dans lequel le héros, Morel, lutte pour la défense des éléphants à la fois contre les colonisateurs, contre les indépendantistes et contre les sociétés traditionnelles. Je n’ai pas retrouvé la citation exacte, mais Morel parle à plusieurs reprises de la place que les idéologies doivent faire pour les éléphants : même si, a priori, il n’y a pas de place pour la défense de la nature dans le marxisme, dans l’Islam, dans les sociétés traditionnelles ou dans le colonialisme, il faut en faire une. Avec l’idée qu’une idéologie dans laquelle il n’y a pas de place pour les éléphants, c’est une idéologie dans laquelle il pourrait bien ne pas y avoir de place pour l’homme.

Les homosexuels, ce sont un peu des éléphants à leur manière ! Et les militants LGBT seraient les poils à gratter de toutes les idéologies, de toutes les sociétés, de toutes les religions, quelles qu’elles soient.

homophobiePlus qu’un crime, un péché

Mais la lutte contre l’homophobie, ça n’est pas seulement la lutte pour la survie des éléphants. Ce n’est pas seulement l’action concrète de SOS Homophobie, du Refuge ou d’autres associations. C’est aussi tout un discours distribuant les bons points et les mauvais points aux différentes prises de position et aux différentes valeurs de nos sociétés. La lutte contre l’homophobie est un concept faussement simple. Plus on gratte, plus on se rend compte que ce discours comporte plusieurs couches et implique des conséquences dans plusieurs domaines : psychologique, politique, culturel… Comme un fil de laine : on tire, on tire, et toute la pelote de laine finit par venir. Plus qu’un combat, une vision du monde. Mais a-t-on vraiment conscience de tout cela quand on défend la lutte contre l’homophobie ?

Commençons par le côté psychologique. On peut déjà remarquer que très souvent, ceux qui se retrouvent accusés d’homophobie disent qu’ils ne le sont pas, parfois de manière hypocrite, parfois très sincèrement. Cela vaut aussi pour les militants LGBT : quand on lit Yagg, on peut voir que rares sont les Yaggeurs et les Yaggeuses qui n’ont pas, à un moment ou à un autre, été eux-aussi accusés d’être homophobes (ou transphobes, ou lesbophobes, etc.) suite à un texte ou à un commentaire qui n’a pas plu.

Les homophobes, c’est comme les contre-révolutionnaires en 1793 : non seulement ils sont partout, mais chacun d’entre nous peut l’être sans le savoir. On peut aller jusqu’à dire que l’état de « non-homophobie » est une sorte d’idéal à atteindre, une exigence qui demande un long travail sur soi, de la réflexion et de la méditation, des échecs, des remords, des remises en question, des repentirs, des rechutes. À mi-chemin entre le communisme totalitaire (du temps où on exigeait des accusés qu’ils fassent leur autocritique publique) et l’exercice méditatif (où il faut extirper de soi toute pensée impure). On s’élève ainsi par pallier jusqu’à un état idéal : de même que les bouddhistes pratiquent l’infini respect de toute forme de vie, les militants LGBT exigent le même type de travail sur soi, avec comme but la non-stigmatisation absolue, universelle.

Au-delà de mon ton certes un peu ironique, on peut tout à fait défendre cette position : c’est le B-A BA du militantisme que de prendre conscience que l’homophobie, comme le racisme ou le sexisme, sont pratiqués par des gens qui la plupart du temps sont persuadés de ne pas l’être. Et il suffit de lire Yagg pour voir que ces travers se retrouvent même chez les militants a priori les mieux formés contre ça. Nous sommes donc d’accord pour dire qu’il y a une strate psychologique de la lutte contre l’homophobie, et qui doit s’attaquer même aux couches les plus profondes, aux représentations les plus courantes, aux comportements les plus communément admis en société.

Le progrès, une idée homophobe

La dimension politique de la lutte contre l’homophobie renvoie à une conception nouvelle de l’État. Je renvoie au discours du juriste Daniel Borrillo de novembre 2014 qui a été reproduit sur Yagg.

L’idée principale du texte, c’est que ce n’est pas (ou plus) le rôle de l’État de dire aux citoyens ce qu’ils doivent faire de leurs corps, de leurs vies – que ce soit par rapport à la PMA ou GPA, aux droits des trans’, à l’euthanasie. Pour toutes ces questions, la liberté individuelle doit être totale : ce n’est pas à l’État de s’occuper de morale et encore moins d’imposer une morale à ses membres.

Voici une citation :

« Face cette conception «républicaine» de la dignité humaine, je propose une conception démocratique: la dignité ne recouvre que le droit de chacun de faire ce qu’il estime conforme à ses croyances, à ses valeurs ou à ses intérêts. Le rôle du droit est de protéger cette liberté, en s’assurant que la personne n’est soumise à aucune contrainte extérieure. Dans ces conditions, il est interdit à l’État de porter le moindre jugement sur l’usage qui est fait de ses droits par l’individu lorsqu’il s’agit du rapport à lui-même et que son consentement n’est nullement vicié.»

Quelques remarques :

  • Selon Borrillo (mais je pense que son avis n’est pas isolé, et il propose une réflexion juridique cohérente), la lutte contre l’homophobie suppose donc la lutte pour une démocratie totale anti-républicaine. Ici, la démocratie n’est pas la « loi de la majorité » (parce que ça voudrait dire qu’une minorité pourrait encore être opprimée) mais la reconnaissance de tous, le « chacun est libre de faire ce qu’il veut »; et la République est comprise comme l’État considéré comme incarnation de la société et du bien commun. L’État ne doit pas se mêler de la société, sa fonction se réduit à assurer la sécurité ses individus.

  • Le rôle de l’État est paradoxal : d’une part, il doit être minimal, voire inexistant, pour tout ce qui concerne les sujets de société. Mais d’autre part, l’État doit se poser comme État policier et à ce titre, il doit être plus que jamais omniprésent : pour surveiller l’homophobie dans les prises de parole, dans la vie des entreprises, dans les espaces publics, et même à l’intérieur des familles. (J’ai lu récemment sur Yagg que certains, aux Etats-Unis, prônent une intervention des services de l’État dans les familles qui véhiculent des idées homophobes auprès de leurs enfants).

  • L’idée même de Progrès en vient à être critiquée et rejetée. À un autre passage du discours, il critique l’idée des droits de l’Humanité au nom des droits de l’Homme. C’est logique : pour imaginer et vouloir un progrès de l’humanité, il faut se faire une idée de cette humanité idéale, et donc critiquer ou stigmatiser ceux qui ne s’y conforment pas. L’idée de progrès de l’Humanité porte en elle les germes de l’homophobie, de la stigmatisation, de l’exclusion !

En cela, la lutte contre l’homophobie, tout en portant le mouvement de 1789 à un certain aboutissement (l’avènement d’une société libérale, la défense des droits de l’individu contre l’arbitraire de l’État), contient certains germes de sa dissolution : la critique de l’idéal républicain, la critique d’un idéal d’Humanité qui serait le guide de nos politiques, la critique de l’idée de société conçue comme un tout homogène (au profit des désirs individus, des communautés, des religions, des intérêts particuliers…), la critique de l’idée de Nation (comme concept oppresseur…).

brendanLe cas Brendan Jordan

Que les propos ouvertement homophobes et appelant à la haine soient condamnés ne me dérange pas le moins du monde – c’est la loi et elle est très bien comme ça. Pas de pitié pour les ennemis de la République ! Je suis plus gêné quand on en appelle à l’homophobie avec des sujets moins graves.

Pour ceux qui ne le connaissent pas, Brendan Jordan est un tout jeune home (15/16ans au moment des faits) qui s’est fait remarquer par ses poses langoureuses en arrière-plan d’un reportage, alors qu’il faisait la queue pour un concert de, je crois, Beyonce, et ensuite par ses vidéos où il continuait d’étaler sa personnalité très « bitchy », tout en répondant vigoureusement aux nombreuses insultes qui lui étaient adressées. Ce fut un tel phénomène qu’il devint modèle pour American Apparel !

Sur Yagg, les commentaires firent rage (sur Youtube aussi apparemment ! Mais c’est plus intéressant sur Yagg car alors les commentaires viennent de gays, de lesbiennes, bi ou trans’ ! Certains le trouvaient insupportable, superficiel, beaucoup trop maniéré. Mais d’autres (la majorité, je crois) le trouvaient très courageux d’assumer ainsi sa différence : pour eux, mépriser et insulter quelqu’un parce qu’on le juge maniéré ou efféminé, c’était le principe même de l’homophobie. Ce à quoi les autres répondaient que ce n’est pas homophobe de juger un gamin insupportable, prétentieux et plein de mépris.

Je ne veux pas revenir sur ces débats (J’aurais notamment beaucoup de choses à dire sur l’argument « si tu n’aimes pas, clique sur la croix » mais ce sera pour une autre fois). Qu’il me suffise de retenir que la notion d’homophobie (ou de lutte contre l’homophobie) ne porte donc pas seulement sur des personnes, des actes, des sexualités, mais sur des valeurs. Ça commence avec « il ne faut pas persécuter les homosexuels. » et ça finit avec « il ne faut pas critiquer les fans de Beyonce ». Damned ! That escalated quickly ! Les vieux ronchons se cabrent devant les couleuvres qu’on veut leur faire avaler au nom de la lutte contre l’homophobie, tandis que les militants s’irritent de voir que des homosexuels (ou lesbiennes, etc.) continuent à prendre des positions à la limite de l’homophobie, voire carrément réactionnaires.

Critiquer une personne qui se comporte explicitement comme une « biatch » (attitude plus que valorisée de nos jours !) : homophobe. Critiquer une personne parce qu’elle s’habille de manière provocante : homophobe. Il faudra d’ailleurs un jour qu’on m’explique en quoi c’est mal de se sentir provoqué par une attitude qui précisément se veut provocante… Il faudra aussi qu’on m’explique comment on peut féliciter un jeune homme « de s’assumer tel qu’il est » alors que son comportement révèle qu’il a vraisemblablement dû passer des heures devant son miroir à imiter la chorégraphie de Lady Gaga ou de Beyonce. Qu’on défende la « bitch attitude » (comme faisant partie de la culture gay, etc.), c’est une chose. Mais qu’on ne nous dise pas qu’il s’agit d’une attitude authentique, de l’expression de son moi profond, quand c’est tout l’inverse. Brendan Jordan n’est ni maniéré ni efféminé : il est affecté. C’est autre chose.

La fin des valeurs

Ce qu’on voit dans les débats au sujet de Brendan Jordan, c’est que l’homophobie fait partie d’une attitude encore plus générale : la stigmatisation. L’autre grand crime de notre temps ! Tandis que l’homophobie est un terme encore relativement précis (car s’appliquant à l’orientation sexuelle réelle ou présumée), la stigmatisation peut s’appliquer à n’importe quoi (les tatouages, la coiffure, les habits, les goûts musicaux…). La lutte contre les stigmatisations permet d’attaquer à la racine ce qui est finalement en jeu ici : les valeurs, c’est-à-dire les jugements de valeurs et le principe d’une hiérarchie des valeurs.

Si je dis que s’habiller sobrement est supérieur au fait de s’habiller de manière extravagante, je discrimine ceux qui s’habillent de manière extravagante. Si je dis que Victor Hugo est supérieur à Stan Lee, je stigmatise tous les fans de Comics – qui n’est surtout pas une sous-culture ! Si je dis que la musique Beethoven est supérieure à celle de Snoop Dogg, je ne stigmatise pas seulement les fans du chanteur, mais je stigmatise aussi la culture hip-hop, je discrimine les couches populaires au nom de la culture des élites, et je cours aussi le risque de me faire traiter de raciste ou de néo-colonialiste. Et si j’ose dire que Conchita Wurst ou Macklemore c’est de la soupe, alors je suis évidemment homophobe.

L’argument qu’on me répond généralement face à un énième clip sans aucun intérêt artistique contre l’homophobie, c’est « Si ça permet à au moins un enfant d’aller mieux et de ne pas se suicider, alors ça valait le coup. » Ce chantage affectif a le don de m’énerver particulièrement. Au nom de la lutte contre l’homophobie, on s’interdit tout jugement de valeur sur ce qu’on nous propose. Il n’y a plus de bonne chanson ou de mauvaise chanson, ni de bons films ou de mauvais films : il n’y a plus que des chansons engagées et des chansons qui ne le sont pas; des films qui dénoncent et des films qui ne dénoncent pas; des artistes qui incitent à la tolérance et d’autres qui ne le font pas (voire qui sont homophobes). Le tout sur fond de pensée positive : l’important, ce n’est pas la valeur artistique ou la profondeur de la vision du monde de l’artiste, mais c’est de se sentir bien, de chercher les pensées positives et de lutter contre les pensées négatives.

La lutte contre l’homophobie, après avoir donné naissance à un combat universel contre toutes les stigmatisations possibles et imaginables, est en voie à son tour d’être absorbée par cette grande soupe, par ce « monstre doux », qu’est cette pensée positive qui envahit insidieusement nos sociétés contemporaines, de séminaires en coaching, et à grands coups de citations et de photos de soleil couchant sur Facebook ou sur Instagram…

Mais j’en reviens à mon argument du « si ça permet à au moins un enfant d’aller mieux… ». On remarquera que c’est exactement le même argument que celui utilisé par les hommes politiques dans leur lutte contre le terrorisme : « si la loi de renseignement permet de sauver un seul citoyen (français, américain, etc. au choix), alors cette loi est justifiée. » Là aussi, chantage affectif massue. Qui oserait vouloir la mort d’un innocent ? Mais si on estime qu’il existe d’autres valeurs que la sécurité intégrale pour nos vies, alors il faut peut-être se dire qu’il existe d’autres valeurs que la lutte intégrale contre l’homophobie pour nos vies culturelles, spirituelles, artistiques…

Capture d’écran 2015-05-09 à 15.33.46La lutte contre l’homophobie, cheval de Troie du capitalisme ?

Revenons un instant sur ce cher Brendan Jordan. Deux petits faits me paraissent particulièrement révélateurs : d’une part, Brendan Jordan aimait tellement les marques qu’il a été choisi par American Apparel pour être un porte-parole de la marque; d’autre part, à la fin de la vidéo que j’ai vue, il se saisit de son ordinateur portable et l’embrasse amoureusement – on peut nettement voir la petite pomme mordue… Autrement dit, à côté de toutes les questions d’homosexualité et d’homophobie, Brendan Jordan est aussi un pur rejeton du capitalisme contemporain.

Revenons également sur toutes ces prises de positions LGBT-friendly de la part de multinationales comme Mac Donalds, Coca-Cola, American Apparel, etc. Certains (pour qui le capitalisme est forcément homophobe) reprochent à ces prises de position d’être hypocrites, opportunistes, motivées uniquement par la recherche de nouveaux publics cibles, etc. Je ne suis pas d’accord avec cette analyse : d’une part il n’y a pas de raison de douter de la sincérité d’un grand nombre de ces entreprises (surtout quand leurs dirigeants sont gays !); d’autre part, même si ces positions ont été prises sous la pression de la communauté LGBT, le résultat est le même.

les Coca-Cola gay days

les Disney gay days

Personne ne pose la question qui pourtant me semble la plus importante : de quel droit une entreprise se mêle-t-elle des affaires de la société ? Depuis quand estime-t-on le capitalisme à même de juger de l’intérêt général ? Se passe sous nos yeux un scénario digne des films de science-fiction (les gouvernements progressivement disqualifiés et mis de côté par les Grandes Entreprises qui, elles, nous disent comment vivre, comment penser, comment consommer…). Mais obnubilés par la lutte contre l’homophobie considérée comme le plus grand crime de notre époque, nous restons aveugles et insensibles à cette autre lame de fond qui vient transformer nos sociétés, coloniser nos esprits.

En guise de conclusion

Tout cela nous ramène à Daniel Borrillo. Dans son texte – certes un peu confus -, il exprime cette idée fondamentale du libéralisme : « Le rôle du droit est de protéger cette liberté, en s’assurant que la personne n’est soumise à aucune contrainte extérieure. » C’est la même chose pour les questions économiques : le libéralisme économique est une belle idée tant que les règles ne sont pas viciées. Inutile de préciser que le système économique où nous vivons actuellement n’a que très peu de rapport avec un tel libéralisme, et que les règles ont quasiment toujours été déjà viciées.

Burillo fait référence à la critique du libéralisme proposée notamment par Foucault via la notion de « bio-pouvoir », pour aussitôt la minimiser, pour n’en faire qu’un petit obstacle qui sera rapidement surmonté. À aucun moment il ne pose la question en terme inverse, à savoir que les forces économico-culturelles en présence seraient tellement fortes que la liberté de conscience des individus seraient illusoire, viciée dès le départ, et que c’est probablement ça la priorité.

S’acharner à détruire ces instances que sont l’État et la société au nom de la lutte totale contre l’homophobie et la stigmatisation, c’est courir le risque de s’allier à des puissances qui certes veulent la fin de l’homophobie et l’avènement de la tolérance universelle, mais qui veulent aussi et surtout saper les États et les sociétés au nom de la mondialisation et à l’uniformisation des mœurs, des goûts et des mentalités. Et pour cela, il leur faut des individus nus et désarmés, sans rien qui puisse faire barrière entre eux et leurs campagnes marketing (et surtout pas des États tatillons ou des traditions particulières).

Pour moi, plus j’y réfléchis, plus je me dis que la lutte contre l’homophobie ne peut pas être la seule valeur, le seul mot d’ordre de nos combats. Comme pour Morel et ses éléphants, c’est un impératif, un combat pour la survie et pour la dignité de tout être humain. Mais c’est un combat qui, en lui-même et à lui seul, ne fonde rien. Il ne nous dit rien de ce qui fait société, de ce qui peut souder et réunir des personnes venant d’horizon très différents. On peut ne pas être d’accord avec moi et penser, comme Burillo, que les idées de société, de Nation, de République, sont des idées dépassées et que l’avènement de l’individu comme valeur absolue doit mener à leur dissolution. On peut penser que le sentiment d’appartenance à une Nation, c’est-à-dire à une identité qui transcenderait les identités régionales, religieuses, affectives, sexuelles, etc., ne peut être qu’un sentiment réactionnaire et oppresseur. (J’aurais tendance à penser que la citoyenneté nationale doit au contraire nous libérer de nos déterminations régionales, religieuses, culturelles, communautaires, etc. trop fortes.)

Mais que l’on soit contre ou que l’on soit pour, tout le monde s’accordera, je l’espère, pour reconnaître qu’en poussant jusqu’au bout la logique de la lutte contre l’homophobie, on aboutit à un mouvement d’une importance considérable : loin de défendre uniquement des victimes face à des forces jugées réactionnaires et moyenâgeuses, il s’agit aussi de mener une Révolution des esprits, des États, des cultures…

Non classé | 17.05.2015 - 10 h 50 | 0 COMMENTAIRES
LA REVOLUTION LGBT (2/4. la Révolution et le vivre-ensemble)

Un petit mot de Madonna elle-même

Un petit mot de Madonna elle-même

La Révolution Française : un idéal…

Dans mon précédent texte, je suis parti de la polémique au sujet du slogan et de l’affiche de la prochaine Marche de Paris pour analyser cette surenchère rhétorique où les débats se transforment aussitôt en opposition entre gentils et méchants, militants contre traîtres, révolutionnaires et contre-révolutionnaires, peuple opprimé face à d’infâmes homophobes fascistes.

Cette rhétorique jusqu’au-boutiste est-elle le seul point commun entre le mouvement LGBT et la révolution française ? Comparer les deux, c’est a priori une drôle d’idée. Du côté LGBT, il n’y a eu ni action violente, ni prise de pouvoir, ni changement politique. Malgré des avancées indéniables, la situation est encore loin d’être satisfaisante. Pour ce qui est de la violence réelle, voire terroriste, qui sévit de nos jours, les LGBT en sont bien souvent les victimes. Sans parler que pour beaucoup de militants, le mouvement LGBT n’a rien de révolutionnaire. Il ne s’agit ni de faire la révolution ni de porter un parti au pouvoir, mais simplement de lutter contre l’homophobie, contre les discriminations, de faire respecter les Droits de l’Homme. Il n’y a rien de révolutionnaire à réclamer le droit de vivre en toute égalité ! Et pourtant…

Pourtant, c’est bien à une révolution à laquelle on assiste, ou plutôt à la poursuite des idéaux de la Révolution. La Révolution Française a déclaré que tous les hommes naissent libres et égaux en droit. Elle a fait disparaître les castes et les corporations : autant de contraintes sociales auparavant considérées comme naturelles. Pour les révolutionnaires, le destin de chaque homme réside entre ses mains et dans son avenir, non dans son passé et sa naissance.

Le mouvement LGBT ne poursuit-il pas à accomplir le même idéal ? Ne cherche-t-il pas à l’étendre à absolument tous les êtres humains ? Que l’on naisse homme ou femme, homosexuel ou bisexuel, ne doit plus décider de ce que sera notre vie. Tout ce qui avant pouvait peser sur nos épaules dès notre naissance doit être effacé, tenu pour nul – ou au mieux pour optionnel : je peux accepter la culture de mes parents ou la rejeter, me marier ou pas, conserver mon genre ou le changer, etc. mais cela ne doit plus décider de ma vie à ma place. Ma naissance doit ne valoir pour rien, et mon destin résider tout entièrement entre mes mains, c’est-à-dire dans ma liberté. C’est en cela que le mouvement LGBT s’inscrit dans la lignée des événements de 1789 : « la Révolution a un commencement, mais elle n’a pas de fin. » (François Furet)

revolutionmais aussi un exemple à méditer

On retrouve ainsi le sens positif de la Révolution : celui qui exalte, celui qui pousse à agir. Et aujourd’hui, que ce soit dans les slogans, les manifestations, les « posts » de Facebook ou même les t-shirts, la Révolution est toujours vue comme un concept positif, presque comme le plus positif de tous. À tel point que certains ont peut-être pu être déstabilisés par la manière dont j’en parlais dans mon précédent post, en l’associant aussitôt à l’idée de terreur.

Mais précisément : on l’a vu avec la Terreur, tous les aspects d’une Révolution ne sont pas forcément souhaitables. Après toutes les Révolutions du 20ème siècles – et leurs bilans -, c’est même étonnant que l’idée de Révolution reste positive dans l’esprit des gens. (Heureusement, pour la plupart, il ne s’agit que d’un slogan sur un t-shirt !). On l’accepte sans aucun recul critique, sans avoir d’abord réfléchi sur « l’inventaire » des révolutions passées. L’icône de Che Guevara vaut toutes les Révolutions Culturelles. C’est pourtant ce que je voudrai continuer à faire, à partir de quelques points précis de la Révolution Française, la mère de toutes les Révolutions (et aussi événement fondateur de la République française !).

Il y a notamment un débat qui s’est posé dès les premiers jours de la Révolution de 1789 et qui renvoie à bien des questions contemporaines. C’est celui du « vivre ensemble ». Les Révolutionnaires n’ont évidemment pas utilisé cette expression (que je trouve personnellement détestable – mais symptomatique). Mais ils avaient vu les tensions qui pouvaient naître entre la société et l’individu devenu la nouvelle valeur phare.

La Révolution a en effet transformé les sujets en citoyens : elle les sort de leurs milieux, elle ne fait plus cas de leurs origines pour les considérer en toute égalité. Je reviens à François Furet :

« La société, pour accéder à la politique, doit changer de costume : elle se constitue en société abstraite d’individus égaux : un peuple d’électeurs. Le pouvoir s’adresse à chaque individu abstraction faite de son milieu, de son activité, de ses valeurs, puisque c’est seulement le vote qui constitue cet individu abstrait en individu réel. »

Mais se pose alors, pour les premiers députés révolutionnaires, la question du lien social.

« L’individu n’est pas seulement un concept, mais une valeur. C’est à partir de cette donnée fondamentale que se pose la question centrale de la philosophie politique au 18ème siècle : comment penser le social à partir de cette conceptualisation-valorisation de l’individuel ? Comment peut-on penser à la fois l’individu libre et l’aliénation de sa liberté dans l’État ? »

vivreensembleLe « vivre ensemble », cache-misère des sociétés en voie de dissolution

Quel est le lien avec la situation actuelle ? C’est simple : c’est avec la Révolution qu’a fait irruption la combat de l’individu contre la société – combat que l’on retrouve aujourd’hui renouvelé et avivé à un point inconnu jusqu’alors. D’un côté l’individu qui cherche à s’émanciper des contraintes qui pèsent sur lui à sa naissance et dans son développement, et de l’autre une société accusée de vouloir imposer ses valeurs, ses codes, ses inégalités (ses genres…) alors que l’individu lui dénie désormais toute légitimité à le faire. Mais si l’individu triomphe, comment tous les individus vont-ils continuer à « vivre ensemble » ? Y-a-t-il encore un « ensemble » quand chacun ne doit plus écouter personne pour décider comment vivre ?

Pour les Révolutionnaires, la réponse devait nécessairement tenir dans un principe unificateur. Il y a eu la personne du Roi, qui incarnait la Nation et le lien sacré entre le peuple et lui – mais ça n’a pas duré. Il y a aussi eu la religion : après un timide « règne de la Raison », Robespierre a senti la nécessité d’instaurer le Culte de l’Être Suprême, comme si, effectivement, la foi et la religion étaient nécessaires pour souder l’unité d’un peuple. Mais ça n’a pas fait long feu non plus. Mais il y a surtout eu la Nation. C’est la Révolution qui a promu la Nation comme concept fondateur de l’identité de la France et comme principe d’attachement et d’identification pour ses citoyens. Au-delà des régions, des terroirs, des différences sociales, des métiers, etc., il y avait un Peuple français constituant une Nation française.

Aujourd’hui, tout cela est bien loin. Parler de Nation et de Patriotisme à un militant LGBT (ou de gauche en général), c’est s’exposer à des railleries, des accusations d’extrême-droite, de nationalisme (forcément « rance » et « qui rappelle les heures sombres de notre histoire »). Cela fait bien longtemps que plus personne n’associe l’idée de Nation avec les idéaux révolutionnaires de 1789, même si cette idée est encore présente – à l’état de trace – dans les discours officiels des politiques (« Vive la République, vive la France »).

Que reste-t-il alors comme principe unificateur ? Comme identité ? Que devient l’individu une fois complètement détaché de la société qui l’a vu naître ? La question du 18ème siècle se repose avec d’autant plus d’acuité que, face à l’individu, il n’y a plus rien. Aucune autorité vraiment légitime : ni celle des parents, ni celle de l’État, ni celle de la société. On cherche à « vivre ensemble » car on ne peut plus dire « vivre en société ». Il n’y a plus d’unanimité sur les valeurs qui fondent cette société. Il n’y a que des individus, des tribus, des religions, des communautés, qu’il faut tâcher de faire « vivre ensemble » sur un même territoire sans trop s’entretuer.

Le mouvement LGBT est révolutionnaire car lui aussi propose de tout remettre à zéro. La société s’ouvre à tous les possibles – mais il ne reste plus de société. L’individu révolutionnaire (révolutionné) doit être libre de choisir son genre, de vivre son orientation sexuelle, de vivre absolument comme il l’entend. Il doit être complètement libre. Que reste-t-il de la société quand tout ce qui composait une société a été abattu comme autant de murs et de liens emprisonnant l’individu ? Et que faire de cette liberté ainsi acquise ? Comment remplir ce vide ?

Une Révolution peut en cacher une autre

Ce vide se remplit en fait tout seul, mais pas forcément de la manière la plus souhaitable. Mais j’y reviendrai dans mes prochains textes. L’une des idées majeure de Penser la Révolution française de François Furet, c’est que justement on croit souvent agir dans une direction et se rendre en fait dans une direction très différentes. C’est la formule connue :

« Les hommes font l’histoire, mais ils ne sont pas conscients de l’histoire qu’ils font. »

François Furet parle de « l’écart entre les intentions des acteurs et le rôle historique qu’ils jouent » et du « gouffre entre le bilan de la Révolution et les intentions des Révolutionnaires ». (Encore une incitation à considérer le côté révolutionnaire du mouvement LGBT avec un regard critique !)

Cette approche est aussi bien ‘de droite’ (elle invite à porter un regard sans concession sur les héros de la Révolution française et à déconstruire de nombreux mythes) que ‘de gauche’ (c’est la base du marxisme, et des pensées de gauche en général, que de porter l’attention sur les forces économiques et sociales en jeu, plus que sur les individus et leurs intentions conscientes).

Autrement dit, pour la fin du 18ème comme pour le début du 21ème, il risque bien d’y avoir un décalage entre les beaux discours, les belles intention révolutionnaires, et ce qui est vraiment à l’œuvre dans les actions en question. Cette idée, pour moi, est une invitation à revoir d’un œil nouveau quelques uns des concepts phare du mouvement LGBT et à me demander si, derrière leurs beaux idéaux, il n’y aurait pas des idéologies cachées. On a reproché aux Révolutionnaires français de faire une révolution bourgeoise, d’être des agents inconscients du capitalisme (thèse qui en fait ne résiste pas à une analyse historique un peu poussée mais c’est une autre histoire); pourrait-il en être de même des transformations sociales apportées par le mouvement LGBT ? Y aurait-il d’autres forces à l’œuvre – et d’autres bilans à venir – que les simples et beaux idéaux d’égalité et de tolérance ?

Dans mon prochain texte, je me pencherai sur la manière dont le discours sur l’homophobie est porteur d’une pensée politique bien plus vaste que la simple lutte contre l’homophobie.

Non classé | 13.05.2015 - 20 h 59 | 5 COMMENTAIRES
LA REVOLUTION LGBT (1/4 : des polémiques à la Terreur)
Projet d'affiche pour la Marche de Paris 2015 d’écran 2015-05-13 à 22.38.20

Le point Godwin, un concept dépassé depuis longtemps

Il y a peu, une polémique a éclaté au sujet de l’affiche et du slogan de la prochaine Marche de Paris. L’affiche représente une Marianne noire, et le slogan annonce de manière pour le moins ambiguë « Nos luttes vous émancipent ». Suite à leur présentation, les réactions n’ont pas tardé.

Pour rappel :

un article général

la tribune de Thierry Schaffauser

– la tribune de Gwen Fauchois

À quoi assiste-t-on avec cette polémique ? À un mouvement LGBT qui se fait « doubler par la gauche » par un autre mouvement LGBT. À une époque, on devait attendre un certain temps avant d’atteindre le « point Godwin » dans les débats (rappel : « Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1. »). Mais ces beaux jours sont loin : l’idée même d’un débat a fait long feu. Ce n’est pas une discussion, c’est un affrontement. Ce ne sont pas des arguments qui sont échangés, mais des accusations. Ainsi, l’Inter-LGBT serait (sans le savoir, sans le vouloir ?) nationaliste, colonialiste, raciste.

Avoir recours à une telle violence rhétorique, c’est vouloir précisément faire taire ses adversaires, les terroriser par des arguments massues. En effet, comment réagir face à ces accusations, si ce n’est en « montrant patte blanche », en disant qu’on est du même côté ?

On peut être tenté de répondre que ces contestataires sont marginaux. Des positions aussi anti-républicaines et aussi anarchistes ne peuvent que s’opposer à un mouvement qui se veut fédérateur : c’est le principe même d’un mouvement radical que de contester. Mais se contenter de dire cela, c’est évacuer un peu rapidement le problème. Après tout, les arguments utilisés par les contestataires sont peu ou prou de même nature que ceux des «modérés ». Dans les deux cas, il s’agit de remettre en cause le mythe républicain et l’imagerie de la Nation française au nom des minorités visibles et réprimées. Que font Thierry Schaffauser et Gwen Fauchois, si ce n’est pousser jusque dans ses retranchements une logique qui est la même ?

Leur violence rhétorique sert avant tout à faire taire leurs adversaires qui ont du mal à répondre fermement, de la même manière qu’il est souvent difficile pour des croyants de lutter contre les intégristes car les intégristes poussent à la surenchère et accusent les modérés de trahison et de manque de foi, d’être des tièdes, voire des traîtres. C’est aussi ce qui se passe ici.

Une atmosphère de terreur règne sur tous les débats LGBTI, mais tout le monde semble trouver ça normal. (Même si le phénomène est loin de se limiter aux LGBT évidemment).

une caricature de RobespierreDe 2015 à 1793 : voici venu le temps des parallèles

Ce qui m’a intéressé dans cette polémique, c’est que j’y ai vu une comparaison possible avec une autre Terreur, celle de 1793. C’est un livre précis qui m’a fait faire cette analyse : Penser la Révolution Française de François Furet. Dans cet ouvrage, François Furet revient sur quelques unes des différentes interprétations de la Révolution et de 93 (l’année de la Terreur, pas le département). On a trop souvent tendance, dit-il en substance, à considérer la Terreur soit comme une étape nécessaire face aux dangers que courait la Révolution, soit comme son dévoiement le plus horrible. Selon ces interprétations, Robespierre est vu soit le grand héros de la Révolution, soit un dictateur sanguinaire.

L’interprétation qu’avance François Furet a le mérite de déjouer ces débats trop simplistes. Il met l’accent sur la fuite en avant que crée la radicalisation des Clubs et sur la logique propre au discours révolutionnaire qui mène la Révolution bien plus sûrement que les aléas de la politique étrangère. Il évoque aussi « le seul grand acte révolutionnaire qui ait eu valeur de pouvoir : le discours de l’égalité. »

La Terreur, historiquement, c’est la confiscation de la Révolution par les Jacobins (face aux autres courants, députés, clubs, etc.). Mais ce processus n’a pu avoir lieu que parce que les Jacobins, et Robespierre à leur tête, parlaient le langage révolutionnaire le plus pur, le plus intègre, le moins entaché de compromis et de négociation. « Le projet commun et successif des groupes révolutionnaires consiste à radicaliser la Révolution, c’est-à-dire à la rendre conforme à son discours. » C’est à la fois une prise de pouvoir politique et une prise de pouvoir rhétorique.

« Ce qui fait de Robespierre une figure immortelle, ce n’est pas qu’il a régné quelques mois sur la Révolution; c’est que la Révolution parle à travers lui son discours le plus tragique et le plus pur. »

Je ne sais pas si Thierry Schaffauser se prend pour Robespierre (pas vraiment dans la mesure où il est anti-Républicain et contre tous les symboles qui vont avec). Ce qui est sûr, c’est qu’il tente d’imposer un discours qui est le même que celui des Révolutionnaires fanatiques : celui de l’intimidation et de la suspicion généralisées, un discours selon lequel tout le monde peut se révéler raciste ou homophobe, surtout s’il croit ne pas l’être.

Le discours révolutionnaire rend le débat impossible

La violence physique est du côté des homophobes, et la terreur réelle est évidemment du côté des terroristes : il n’y a évidemment aucune ambiguïté là-dessus. Mais cela ne veut pas dire que ce qui se passe du côté des LGBT est anodin, ni qu’il n’y ait pas de violence dans les discours. Avec les LGBT radicaux comme avec les Révolutionnaires de 93, le discours égalitaire écarte d’un revers de la main toute autre considération, tout discours qui se voudrait plus nuancé, plus modéré, plus « politique ».

urlLa question qui se pose alors est la suivante : accepte-t-on cet affrontement et cette radicalisation selon laquelle il n’y a pas de personnes avec qui débattre mais uniquement des ennemis à affronter ? Ou sommes-nous au contraire ouverts au débat ? C’est toute l’ambiguïté du terme « démocratie ». Considérons-nous la démocratie comme le pouvoir du peuple, c’est-à-dire des opprimés tels qu’on les imagine et comme le triomphe de la vérité et de l’égalité ? Ou la démocratie est-elle au contraire le pouvoir de la majorité, seule source légitime du pouvoir, même si cette majorité se trompe ?

Qui dit débat, dit opinions divergentes mais acceptées : pour débattre, il faut accepter l’idée de discuter avec quelqu’un qui ne serait pas d’accord avec nous. Mais si toute idée qui n’est pas conforme aux miennes est forcément une idée homophobe, sexiste, réactionnaire, fasciste, etc., alors il y a affrontement, mais pas de débat. Quels sont les termes du débat ? Quelles en sont les limites ?

On retrouve là la définition de l’univers politique des révolutionnaires selon François Furet : « L’action n’y rencontre plus d’obstacles, ou de limites, mais seulement des adversaires, de préférence des traîtres : on reconnaît à la fréquence de cette représentation l’univers moral qui caractérise l’explosion révolutionnaire. »

Il faudrait que chacun se demande : quelles sont les prises de position qui ne sont pas les miennes sans être pour autant homophobes, racistes ou proto-fascistes ? Il faudrait aussi que chacun se donne des limites suffisamment larges pour que le moindre débat ne vire pas à la guerre civile. Mais cela veut dire renoncer à la surenchère et à la terreur révolutionnaires.

Dans le cerveau d’un militant

Une dernière citation pour terminer, juste pour le plaisir. François Furet désigne aussi

« deux choses, qui sont à mes yeux constitutives du tuf même de la conscience révolutionnaire. D’abord, que tous les problèmes individuels, toutes les questions morales ou intellectuelles sont devenus politiques, et qu’il n’y a pas de malheur humain qui ne soit justiciable d’une solution politique. Ensuite que, dans la mesure où tout est connaissable, et tout transformable, l’action est transparente au savoir et à la morale; les militants révolutionnaires identifient donc leur vie privée à leur vie publique et à la défense de leurs idées : logique formidable qui reconstitue, sous une forme laïcisée, l’investissement psychologique des croyances religieuses. Si la politique est devenue le domaine du vrai et du faux, du bien et du mal, si c’est elle qui trace les lignes de partage entre les bons et les méchants, nous sommes dans un univers historique dont la dynamique est entièrement nouvelle. »

Certes, le contexte de l’ouvrage répond à d’autres polémiques de son temps et François Furet visait aussi, en plus de l’esprit de 93, explicitement l’héritage de 1917 dans un certain esprit révolutionnaire des années 70. Bien des choses ont changé depuis ces années-là : la lutte n’a plus rien de violent et les discours ne sont plus explicitement révolutionnaire au sens des discours des FHAR par exemple ou des mouvements militants et d’extrême gauche des années 60-70. Mais même atténuée, transformée, dé-marxisée, cette tendance à rendre le débat impossible, visiblement, est toujours là.

Ces quelques lignes sont loin d’épuiser toutes les conséquences d’une comparaison entre rhétorique LGBT et rhétorique révolutionnaires, et les questions sont nombreuses :

  • qu’est-ce que ça veut dire que le mouvement LGBT est révolutionnaire ? La lutte contre l’homophobie et pour l’égalité des droits n’a a priori rien de révolutionnaire : cela semble au contraire être le minimum à attendre d’un État de droit, quel que soit son gouvernement…

  • si on accepte cette comparaison, y a-t-il d’autres aspects de la Révolution Française qui peuvent nous servir à mieux comprendre ce qui se passe aujourd’hui ?

  • Si l’on suit l’analyse de François Furet, et si l’on estime (comme moi) que la terreur (même uniquement dans les discours) doit être évitée et combattue, cela veut-il dire qu’il faut rendre moins radical le discours de l’égalité ? Quels autres principes, quelles valeurs pourraient contrebalancer celui de l’égalité ?

La réponse à ces questions ? Au prochain épisode !

Non classé | 28.03.2015 - 10 h 46 | 1 COMMENTAIRES
Y’a-t-il un complot des scientifiques du monde entier contre les homosexuels ?

w_ficheL’illusion de la conscience de soi

À mon tour de proposer un point de vue sur le documentaire « homo ou hétéro, un choix? » et sur le coup de gueule de Nicolas Rividi. Mon point de vue sera du genre « ni.. ni » : je trouve que Nicolas Rividi dit un peu n’importe quoi et rate sa cible, mais je suis loin d’avoir apprécié le documentaire.

C’est un euphémisme de dire que je ne partage ni le ton, ni l’analyse de M. Rividi. Ce qui le dérange, visiblement, ce n’est pas que le documentaire tranche en disant que ce n’est pas un choix : sa réaction aurait été identique dans le cas contraire. Non, ce qui le dérange, c’est que des études puissent tenir un discours sur les homosexuels qui ne corresponde pas aux discours que les homosexuels tiennent sur eux-mêmes : « la question est tranchée depuis longtemps, notamment par les principaux intéressés : les lesbiennes, les gays, les bi et les trans. » Comme si l’individu était le mieux placer pour parler de ses désirs et de son identité !

Pour ma part, j’adhère beaucoup plus sûrement à la thèse formulée par Spinoza : « Les hommes se trompent quand ils se croient libres; cette opinion consiste en cela seul qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. » (extrait de l’Éthique). La thèse qui sous-tend l’argumentation de Nicolas Rividi suppose au contraire une transparence totale du sujet à lui-même (« je sais qui je suis, je sais pourquoi je fais ce que je fais, ce que je dis de moi est la vérité… ») – thèse qui va à l’encontre non seulement de Spinoza mais aussi, en vrac : de la psychanalyse, de la sociologie, de la science; et même du marketing ! (Est-ce par choix que j’ai choisi cette paire de chaussures ? Vraiment ? Si quelqu’un me dit que j’ai été conditionné, lui répondrais-je également que je suis le principal intéressé pour savoir pourquoi j’ai acheté cette chaussure et que j’ai déjà tranché ?). Notre identité, notre personnalité, notre être en général dépassent de loin la conscience que nous en avons.

Le film évoque les époques récentes où l’on tentait d’éradiquer scientifiquement l’homosexualité, il consacre toute une séquence au témoignage d’un homme qui a suivi un traitement hormonal pour devenir hétéro, et il évoque les États-Unis où les études scientifiques sont beaucoup mieux vues par la communauté LGBT qu’en France. Rien d’abject là-dedans. Mais Nicolas Rividi s’emporte comme si rien de tout cela n’était évoqué et comme si le film finissait en une apologie des traitements de guérison de l’homosexualité. Il ne supporte pas qu’on puisse parler à sa place de l’homosexualité mais question procès d’intention, il n’est pas en reste…

 

Inné, acquis… et culture !

Personnellement, je ne crois pas en Dieu : nous sommes issus du monde animal et il n’y a par conséquent aucune raison pour que les facteurs qui influencent les comportements animaux aient disparu comme par enchantement avec l’avènement des sociétés humaines. Que la science vienne nous le rappeler est plutôt salutaire, ça vient un peu rabaisser notre prétention d’être humains bouffis d’orgueil, cela ramène notre exaltation de l’individu à une échelle plus modeste.

Cela dit, le documentaire diffusé sur France 2 ressemblait plus à une accumulation de statistiques qu’à un vrai discours scientifique. On se serait cru sur mon mur Facebook : « Vous ne devinerez jamais ce que font ces boucs quand ils sont entre eux ! », « Et vous, quelle partie de l’image du film porno auriez vous regardé? », etc. Quand je vois cette multiplication d’études statistico-neuronales (que ce soit sur l’homosexualité ou sur n’importe quel sujet, d’ailleurs), je me dis que le discours scientifique n’est jamais très loin de la bêtise : ceux qui connaissent le personnage de M. Homais dans Mme Bovary, ou de Buvard et Pécuchet dans le roman du même nom (tous deux de Flaubert) sauront de quoi je parle.

À titre de contre-exemple, la notion de genre aurait pu être avancée dans le film. En elle-même, la notion de genre ne permet pas de faire pencher la balance du côté du choix ou du non-choix (le processus d’identification à un genre est complexe), mais elle aurait permis de souligner que la question de l’orientation et de l’identité sexuelles est bien plus compliquée à formuler pour les sociétés humaines qu’animales.

Le documentaire cite la Grèce antique : cela aurait pu être un très bon exemple pour montrer que les formes que prennent les désirs sexuels et les attachements sentimentaux dépendent intimement des sociétés dans lesquels ils prennent forme. Ce n’est donc plus une question d’hormones, mais ce n’est pas non plus une question de choix ! L’opposition simpliste entre inné et acquis, sans passer par la case « culture humaine » (qui n’est pas un inné naturel, mais qui est malgré tout une réalité qui s’impose à nous), rappelle un peu le niveau des dissertations que nous avons tous pu faire en classe de philo…

 

hetero_curious_tshirt-rd3f8b7215bd64beb943f5391da68123c_804gs_324L’hétérosexualité, ce grand mystère de la nature

Pour moi, la principale cause de malaise provoqué par le film, c’est sa focalisation sur l’homosexualité. Le film et les scientifiques s’interrogent sur les causes possibles de l’homosexualité sans formuler à aucun moment son corollaire pourtant logique et immédiat : à savoir qu’en découvrant les origines scientifiques de l’homosexualité, on découvrira aussi les origines de l’hétérosexualité. Cela peut certes paraître étonnant que des hommes soient attirés par d’autres hommes, et des femmes par d’autres femmes. Mais ne devrait-on pas encore plus s’étonner sur le fait que la majorité des hommes soient attirés par des femmes et vice-versa ? N’est-ce pas cela le vrai grand mystère de la création ? Le fait même d’avoir un désir sexuel n’est-il pas étrange ?

La science est là pour dé-normaliser le normal : c’est bien parce qu’un jour, un homme s’est dit que ce n’est pas normal qu’une pomme tombe au lieu de rester en l’air qu’on a pu envoyer des fusées sur la Lune. Mais dans le documentaire, personne ne vient dire que ce n’est pas évident du tout qu’un homme soit a priori attiré par une femme. J’aurais tendance à penser que c’est là que réside le véritable angle mort scientifique du film.

En fait le documentaire aurait pu utiliser les mêmes études, faire intervenir les mêmes scientifiques, mais il aurait dû s’intituler L’hétérosexualité, une énigme de la science encore inexpliquée. Ça aurait été beaucoup plus drôle, beaucoup plus pertinent – et plus scientifique !

Cela me rappelle un passage de Épistémologie du placard de E. K. Sedgwick, où elle relevait que l’homosexualité était souvent désigné par « l’amour qui ne dit pas son nom », alors que la réalité était inverse : on a pu désigner l’homosexualité de tous les noms possibles et l’étudier sous toutes les coutures, alors l’hétérosexualité, elle, n’est jamais interrogée.

 

Ce n’est donc pas la peine de parler d’abjection, d’extrémités, ni de monter sur ses grands chevaux. Ni le réalisateur, ni je pense aucun chercheur du film n’est homophobe. Je trouve également inutile (voire obscurantiste, pour utiliser de grands mots !) de critiquer le principe même de la science qui chercherait à découvrir les causes cachées de nos comportements. Ce n’est pas de cela dont il est question aujourd’hui.

En revanche, mettre le réalisateur et les chercheurs face à leurs responsabilités dans la manière dont ils formulent leurs études, les mettre face à leurs propres préjugés dans la manière dont ils abordent leurs recherches, cela me paraît beaucoup plus pertinent. Il y a suffisamment de chercheurs en sciences humaines qui ont réfléchi et écrit sur les sciences dites dures : remettre tout ça en perspective, avec un autre point de vue, n’aurait pas été trop compliqué.

 

Pour information, il y a quelques temps j’avais déjà évoqué ces questions dans cet article-ci (plutôt drôle), et cet article-là (plus sérieux).

Non classé | 05.02.2015 - 18 h 49 | 1 COMMENTAIRES
Suis-je Charlie ?

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Charlie Hebdo, chrétien-phobe et homophobe

Charlie Hebdo, chrétien-phobe et homophobe

Je suis Charlie, je ne suis pas Charlie, où est Charlie, qui est Charlie ? On n’en finit pas de lire des déclarations de militants plus ou moins en colère, accompagnées des habituels commentaires où l’on s’invective à coup de « amalgames ! », « islamophobie ! » et autre « zemmourisation des esprits ». Plutôt que d’intervenir sur le fond du débat (pour lequel je n’ai rien d’original à dire), j’ai voulu pointer un aspect assez intéressant : à savoir que ce n’est pas parce qu’on est gay (ou LGBT), qu’on a forcément tous le même avis. Au-delà des sensibilités personnelles, d’un point de vue dénué d’affect, on peut se rendre compte que la situation « être LGBT » induit plusieurs positions diamétralement opposées. Traduction : un gay peut tout aussi bien dire « je suis Charlie » que « je ne suis pas Charlie ».

Charlie Hebdo, anglophobe

Charlie Hebdo, anglophobe

Les « Je suis Charlie »

Je suis Charlie avant tout parce que, en tant que gay, je suis pour le droit de me moquer des religions, et contre toutes les contraintes que les religions pourraient faire peser sur la liberté d’expression (et sur la vie publique en général). Christianisme,  judaïsme,  islam: dans chacune des religions,  rares sont les instances qui prônent une ouverture envers les lgbt. Le militantisme lgbt passe également par la critique (féroce, drôle, excessive…) des religions.

Je suis Charlie parce qu’en tant que gay, je suis aussi la cible des extrémistes islamistes. En France, ils se concentrent visiblement sur les Juifs, les journalistes et les gens sur leur chemin. Mais en Syrie, ils n’hésitent pas à les précipiter du haut d’immeubles. Même dans des pays plus modérés (en comparaison), il ne fait pas bon être ouvertement gay en Égypte, au Maroc, etc. (Je parle là de pays musulmans car c’est de l’islamisme politique dont il est question, mais d’autres pays tout aussi homophobes sont sous influences évangélistes ou autre). Il n’y a pas beaucoup d’instances publiques musulmanes qui affirment leur ouverture envers les lgbt !

De manière générale, pour les islamistes, les lgbt incarnent un monde occidental décadent à détruire. Pour tout cela, en tant que gay, je suis Charlie.

Charlie Hebdo se moquant de la fonction présidentielle

Charlie Hebdo se moquant de la fonction présidentielle

Les « Je ne suis pas Charlie »

Pourquoi, en tant que gay, je ne serais pas Charlie ? D’abord parce que, comme une grande partie de musulmans (et autres), je suis très sensible aux caricatures et à leurs effets. Les gays ont suffisamment souffert des caricatures pour comprendre la colère des musulmans. Je suis d’ailleurs pour la criminalisation des paroles offensantes et, deux jours à peine après les événements, je trouvais que le Gorafi aurait pu s’éviter d’utiliser le mot « enculé » dans une de ses caricatures.

Je ne suis pas Charlie parce que je ne veux pas cautionner la légitimisation d’un discours « islamophobe » qui provient très souvent des mêmes personnes et des mêmes partis qui tiennent des propos homophobes.

Je ne suis pas Charlie parce qu’en tant que militant lgbt, j’ai passé ma vie à lutter contre le soi-disant ordre républicain qui refusait d’accorder le moindre droit aux minorités sexuelles ou étrangères. Je refuse ainsi de m’associer aux discours patriotiques et aux élans de défense nationale.

En tant que gay, je suis aussi particulièrement sensible à ce que chacun puisse faire ce qu’il veut de son corps. Je peux donc difficilement défendre le droit des musulmanes à porter un voile et risquer de me voir associé à des mouvements ou des personnes résolument contre toute expression religieuse publique.

Charlie Hebdo se moquant de l'Alsace (et du Concordat)

Charlie Hebdo se moquant de l’Alsace (et du Concordat)

Et moi, suis-je Charlie ?

Et moi, personnellement, qui suis-je ? D’un côté, par rapport aux arguments cités ci-dessus, je me sens beaucoup plus « Charlie » que « pas Charlie ».

Sur le thème de l’islamophobie et des horreurs de la colonisation, ça me fait la même impression que si on expliquait le Front National par le chômage et les humiliations vécues par les classes populaires : c’est sûrement très vrai, mais ça n’enlève rien à la réalité du mal du Front National. Si des terroristes sanguinaires qui tuent au nom d’Allah sont considérés sous l’angle de la victimisation et de la « contre-révolution coloniale », c’est qu’au final, on considère que personne n’est vraiment méchant et que je devrais donner raison à des gens qui veulent ma mort… Sur la question du voile, j’ai eu l’occasion de lire avec beaucoup d’intérêt les idées de féministes comme Judith Butler sur la question, mais je n’ai jamais réussi à considérer comme un progrès de l’humanité le fait de voir de plus en plus de femmes porter le voile dans la rue. (On s’éloigne des terroristes, mais on reste dans les thèmes évoqués ces derniers jours).

Charlie Hebdo rit de la PMA

Charlie Hebdo rit de la PMA

Ou ne suis-je pas Charlie ?

Et pourtant, je n’ai jamais dit « Je suis Charlie ». Je n’ai pas changé ma photo de profil Facebook, je n’ai pas relayé de mot d’ordre sur ma page Facebook. J’ai été très choqué par les événements, mais le hashtag, non, ça n’est pas possible. L’expression « Je suis Charlie » est très vite devenue un grand fourre-tout d’opinions au fond très différentes, voire contradictoires : des patriotiques, des anti-patriotiques, de ceux qui s’élèvent contre une supposée invasion de la France par l’Islam à ceux qui voudraient enfin changer les paroles de la Marseillaise, etc.

Si on y réfléchit bien, finalement, c’est l’expression « Je suis Charlie » qui est à la base de tous ces malentendus, de tous ces débats sans fin. Pas facile d’être tous Charlie quand Charlie Hebdo se proposait justement de se moquer de tout et de tous. Pas facile pour les hommes politiques d’exprimer une solidarité avec un journal dont ils ont dû pour la grande majorité vouloir la fin ou la condamnation pour telle ou telle caricature. Pas facile de demander à des musulmans de ne pas se sentir choqués par des caricatures qui ont été expressément faites pour choquer (pour rappel, c’est le principe d’une caricature, et celles de Charlie Hebdo plus que les autres). Les caricatures de Charlie Hebdo étaient excessives, violentes et très drôles.

Tout le monde a des valeurs. La société a des valeurs, les musulmans ont des valeurs, les lgbt ont des valeurs, le « vivre-ensemble » nécessite d’accepter quelques valeurs communes. Et le « rôle » de Charlie Hebdo, si on peut dire ça comme ça, est de rappeler qu’en République, aucune valeur n’est aussi sacrée qu’elle ne puisse échapper à la dérision et à la moquerie – même et surtout quand tous le voudraient voir cesser pour la paix des ménages et pour la paix sociale. Les seules limites, si je ne me trompe, sont celles imposées par la loi sur la diffamation personnelle.

L’expression « Je suis Charlie » a connu un énorme succès parce qu’elle répondait à un besoin fort de communion après le choc de la tuerie du 7 janvier. Mais la grande différence avec les « nous sommes tous américains » ou « We are Columbine », c’est que le Charlie Hebdo ne permet pas une même identification.

En disant « Je suis Charlie » ou « Je ne suis pas Charlie », on n’a rien dit en fait – si ce n’est créé ou avivé des tensions autour d’une expression et d’une problématique qui est incapable de rendre compte des vrais enjeux actuels.