606 Grindr, ou les paradoxes de l’antiracisme communautariste | Xelias

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Non classé | 01.09.2016 - 18 h 22 | 1 COMMENTAIRES
Grindr, ou les paradoxes de l’antiracisme communautariste

Capture d’écran 2016-09-01 à 20.15.36Pour commencer : ma position

Je ne pensais pas reprendre ce blog un jour mais les récents débats à propos du racisme sur Grindr m’ont décidé à reprendre la plume.

Ma position est à la fois nuancée et claire : je n’ai personnellement jamais eu recours aux expressions du genre ‘pas de black ni rebeu’ ou à l’inverse ‘kiff black et rebeu’, cela ne me viendrait jamais à l’esprit et je trouve cela effectivement très ‘limite’. Cependant, je ne me reconnais absolument pas dans le discours de ceux qui dénoncent actuellement l’usage de ces expressions. Je trouve ce discours inutilement culpabilisant, péniblement moralisateur et probablement inefficace – sans compter que ces personnes se concentrent tellement sur le « mal » qu’ils entendent dénoncer qu’ils ne cherchent pas à aller plus loin et à tenter de comprendre de quoi ces pratiques sont le symptôme.

Je suis un mâle blanc cisgenre, non-tatoué et non-piercé. J’imagine que pour certains, cela fait de moi un dominant sexiste, raciste et colonialiste et que je n’ai rien à dire sur le sujet, mais tant pis, je continue.

Comme beaucoup de gays, grâce à Internet, j’ai eu l’occasion de rencontrer toutes sortes de gens, de milieux très différents, et d’à peu près toutes les couleurs et toutes les origines ethniques. J’ai pu constater qu’effectivement, certains noirs et certains maghrébins souffrent de l’image que beaucoup attendent d’eux, au point de devoir se justifier : « Non, je ne suis pas un actif macho », « Non, je n’ai pas une bite monstrueuse », « non je ne porte pas de jogging » et d’être content de tomber sur des personnes n’attachant aucune valeur particulière à la couleur de leur peau. D’autres, au contraire, correspondent complètement à ces clichés : du rebeu macho en survêt et casquette au noir vantant son exotisme et la taille de sa bite. Faut-il pour autant faire de ces derniers de malheureuses victimes ayant intériorisé le racisme colonialiste des blancs ? Je ne suis pas sûr qu’ils soient d’accord avec cette analyse si on leur posait la question.

Le sujet, à mon avis, est un peu plus compliqué que cela…

Cachez ce racisme que je ne saurais voir

La première chose qui me frappe dans le discours de ces dénonciateurs de racisme, c’est leur absence presque complète d’envie de comprendre le phénomène dans sa réalité et dans sa complexité. Cela me rappelle la position de Manuel Valls à propos des terroristes : il affirmait ne pas avoir besoin de sociologues pour expliquer pourquoi des jeunes gens deviennent terroristes (avec l’argument fallacieux : « expliquer, c’est excuser »); condamner leurs actes lui suffisait.

Ici aussi, condamner des actes ou des propos suffit. Comment et pourquoi des gens en viennent à exprimer aussi brutalement des préférences basées sur la race et la couleur de peau, ce n’est visiblement pas important. L’important, c’est que des gens se sentent offensés par l’usage d’un mot ou par un refus un peu brutal.

Et puis, le discours explicatif est déjà là : il s’agit de racisme. Pourquoi aller plus loin? Cela reviendrait à minimiser ou nier le racisme qu’ils dénoncent. Or le discours anti-raciste/anti-blanc (« seuls les blancs peuvent être racistes ») n’est pas nouveau. Il a juste trouvé avec Grindr un nouveau terrain d’expression.

La preuve qu’il ne s’agit pas de comprendre ce qui se passe, c’est que, dans les vidéos et les articles à ce sujet, il est parfois dit qu’il suffirait de s’exprimer différemment. Ne pas dire explicitement « pas de blacks ni de latino »  mais suggérer qu’on cherche plutôt des blancs, ou se contenter de dire « pas intéressé » quand un noir ou un latino vient parler. Le but serait de faire d’Internet un endroit « safe », polissé.

Toute cette histoire de racisme, toutes ces vidéos, tous ces longs articles indignés, reviendraient ainsi à une simple affaire de politesse élémentaire et de règles d’utilisation ? Évidemment que non. Mais alors, il faut dépasser l’indignation offensée et tenter de comprendre ce qui se joue, au-delà des discours rhétoriques prêts à penser.

États-Unis vs France

Une deuxième chose qui me frappe dans cette affaire, c’est qu’elle nous vient des États-Unis. Les articles et les vidéos que j’ai pu voir ont été écrits au Etats-Unis, par des militants américains – et les articles ou posts de blogs français à ce sujet ont principalement comme objets de relayer cette problématique. C’est en tout cas ce qui s’est passé sur Yagg ces dernières semaines.

Quand j’ai lu les annonces ou les messages de Grindr rejetant violemment les Noirs, les Latino ou autres, j’ai été choqué, c’est vrai. Mais ce qui m’a également choqué, c’est qu’il s’agissait là d’une violence que j’ai rarement vue de moi-même. Et le fait est que, aux États-Unis, les relations entre ethnies, communautés, couleurs de peau, etc. sont très différentes que ce que nous avons en France. Il y a eu l’esclavage sur le territoire même des États-Unis, un racisme officiel jusque très récemment, une paupérisation extrême qui touche surtout les populations de couleur, le Mexique juste à côté et l’immigration latino qui va avec… L’idée même de communauté, de communautarisme est beaucoup plus développée aux États-Unis qu’en France où l’idéal républicain (réel ou fictif) est beaucoup plus prégnant.

Je ne dis pas qu’il n’y a pas de racisme en France, ni que ce racisme ne se retrouve pas d’une façon ou d’une autre à l’intérieur de la population LGBT et dans les applications de rencontre. Mais l’histoire des rapports entre les blancs et les autres (pour le dire rapidement) est différente. Et plaquer une problématique visiblement très américaine sur la situation en France sans s’interroger d’abord sur la manière dont ça se passe en France, ça me paraît stupide et contre-productif.

Ce qu’il faudrait, c’est faire des études statistiques et sociologiques sur les sites de rencontres et auprès d’utilisateurs de couleur sur leur expérience de Grindr en France. De ma petite expérience personnelle (c’est-à-dire : en regardant les profils et les annonces), dans une ville de province, je peux dire plusieurs choses : je ne vois pas beaucoup de critères d’exclusion sur la couleur de la peau, je vois plus souvent des critères de sélection (« kiff black », « kiff rebeu ») et ces critères sont presque aussi souvent le fait de blancs que de maghrébins, de noirs ou autres (avec le fréquent et combien raffiné « cousin pour cousin »). Pour reprendre une expression trouvée ailleurs, ce mépris du jeune blanc type « Zach Efron » envers les noirs, ça me paraît être quelque chose de très américain.

Établir une distinction radicale entre les critères de sélection des blancs et les critères des personnes de couleur et en déduire que tout ce que peuvent dire les blancs relève du racisme le plus crasseux, alors que les critères des autres relèvent du libre choix (ou du racisme intériorisé), ça me paraît aller un peu vite en besogne, et ne garder du réel que ce qui coïncide avec un discours pré-existant.

Le chœur des offensés

Or, les enjeux soulevés par les rencontres par Internet sont vastes et complexes. On touche, entre autres, aux désirs et aux fantasmes dans ce qu’il peuvent avoir de plus individuels, irréductibles, ancrés dans l’inconscient, et dans ce qu’ils peuvent également avoir de plus socialisés, voire de formatés par nos représentations collectives. Aller sur un site ou une application de rencontre, c’est aussi découvrir des codes et un vocabulaire qui ne fonctionnent que par la sélection ou par l’exclusion. Pas de vieux, pas de jeunes, pas de gros, pas de maigres, pas de noirs, pas de blancs, pas de passif, pas d’actif, pas de folle, pas d’hétéro, pas de mec en couple, pas de poil, pas d’imberbe… Grâce aux « filtres », les applications elles-mêmes favorisent la catégorisation des profils et des recherches en groupes ethniques, en types physiques, en préférences sexuelles.

Il y a bien entendu des tendances plus fortes que d’autres, des types qui ont plus de succès que d’autres. Et alors ? Dans ce flux de désirs, de fantasmes et de recherches hyper-catégorisées, on isolerait le « pas de black » ou le « pas de latino » pour en faire le symptôme d’un racisme insupportable de la part des blancs envers les autres, et on tiendrait pour négligeable tout le reste ? Cela suppose une bien curieuse myopie !

(Je rappelle que je parle en tant que Français, la situation des États-Unis étant vraisemblablement très différente à ce sujet).

Cela dit, il y a aussi ceux qui voient le reste. Ils le voient à tel point qu’ils tentent de le greffer aux plaintes des premiers. La discrimination anti-noir (ou pro-noir puisque ça serait deux faces du même racisme) ne serait que l’exemple le plus frappant de toutes les autres discriminations à l’œuvre sur Internet : discrimination anti-vieux, anti-gros, anti-trans, anti-garçons féminins, etc. On assiste alors à un véritable chœur des offensés, chacun brandissant les offenses dont il se sent victime et revendiquant plus de considération pour sa cause et plus de censure envers les méchants discriminants. Cette course à l’offense devient ridicule tant elle ne fait que répéter à l’envi une rhétorique vide et fatiguée, qui n’a pour elle que la véhémence de ses promoteurs à faire taire leurs adversaires.

Que l’on ne se méprenne pas : je ne trouve ridicule ni la violence à l’œuvre sur ces sites de rencontre, ni les injures, le mépris, le racisme, la vulgarité, ou tout simplement la bêtise crasse dont certains peuvent faire preuve sur ces sites, et dont les premières victimes sont évidemment les plus fragiles psychologiquement. Ce qui est ridicule, c’est cette rhétorique, ce militantisme « en colère » qui s’acharne à isoler les problèmes un par un et à en proposer une lecture unilatérale au lieu de reconnaître qu’il s’agit d’un phénomène complexe, dont la compréhension ou la dénonciation n’est pas si facile (à commencer par le fait que le mouvement LGBT est né de la revendication du droit à choisir le partenaire de son choix !).

Les paradoxes de l’anti-racisme racialisé

Une autre chose encore me frappe dans le discours des « dénonciateurs de racisme ». D’une part ils dénoncent comme raciste le fait de catégoriser sa recherche en fonction de la couleur de la peau. D’autre part, ils opposent à cela une vision elle-même racisée , en assignant aux blancs (quels qu’ils soient) le statut de racistes, et aux noirs et autres le statut de victimes éternelles.

Selon moi il faut faire un choix :
– soit on prône une plus grande indifférence à l’égard des couleurs de peaux selon l’argument qu’elles ne représentent qu’une différence « de surface », pourrait-on dire, et qu’elles n’engagent pas toute l’identité de la personne : nous sommes tous pareils, nous faisons tous partie de la même « communauté humaine » et ces fossés creusés entre les couleurs, les ethnies, les communautés, doivent être réduits au maximum.
– soit on prend acte des différences irréductibles entre les communautés, on prône une vision communautariste de la société, on exalte la « beauté noire », on organise des colloques interdits aux blancs, on milite pour l’affirmation des communautés et la lutte des communautés entre elles. Mais dans ce cas-là, il ne faut pas s’étonner ou s’offenser de voir que ces différences provoquent soit des rejets, soit au contraire des attirances basées sur l’exotisme, sur l’image que l’on se fait de l’autre et que l’on attend de lui.

Conclusion

Face au discours de ces dénonciateurs de racisme, ma position ne consiste donc pas à considérer comme normal que l’on perpétue ces fantasmes (positifs ou négatifs) envers les noirs, les latino – ou envers les blancs de la part de certains noirs, maghrébins ou autres. Mais la grille d’analyse qu’ils proposent me paraît aberrante, contre-productive, voire (d’une manière retournée) raciste (c’est-à-dire : renvoyant chacun à sa couleur, et au destin que la couleur de peau est censé assigner à chacun).

Quand ce sont les mêmes qui promeuvent une vision communautariste du monde et qui dénoncent avec violence les effets pervers de ce communautarisme sur les préférences sexuelles, il y a un problème quelque part…

Quant à la question d’une meilleure compréhension des mécanismes à l’œuvre dans les sites de rencontres et de la manière dont ces sites de rencontres exacerbent les fantasmes et les clichés, le chantier reste ouvert. Mais il faudrait lier la question du racisme à une réflexion plus large intégrant les autres comportements sexuels, l’influence de la pornographie et des médias (y compris lgbt), l’évolution de la société… Et surtout, faire attention aux généralisations. Un homme plutôt dominateur dans la vraie vie peut chercher à être très passif, un ardent défenseur de l’égalité des droits peut être une « salope » cherchant à être insulté, un homme pas du tout raciste peut chercher des jeux de rôle qui le choqueraient lui-même dans la « vraie vie »…

Tout cela révèle bien des choses sur nous-mêmes, sur notre société, sur les tensions et les violences à l’intérieur de la population LGBT. Mais de là à en conclure automatiquement une vision du monde simplificatrice à l’extrême, il y a un pas qu’il faut se garder de franchir sans une analyse complète et la plus objective possible de la situation.

Publié par
Un gay ni totalement dans le milieu, ni totalement hors milieu, et qui se pose beaucoup de question sur tout ça ! Je suis rarement content, mais souvent de bonne humeur.
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LES réactions (1)
Grindr, ou les paradoxes de l’antiracisme communautariste
  • Par Xavier Héraud 02 Sep 2016 - 10 H 07

    J’aurais beaucoup de choses à dire en réponse à ton article, mais je manque un peu de temps donc je m’en contenterai d’une seule.
    Tu expliques que le phénomène est plus américain que français. Le post que nous avons relayé il y a quelques jours vient de quelqu’un qui vit en France. Par ailleurs, sur ma page FB de nombreuses personnes ont expliqué avoir subi ce type de comportement ici-même. CHAQUE noir ou racisé avec qui j’ai pu en discuter m’a raconté des horreurs (se faire traiter de singe, etc.). Il y a des différences entre la France et les Etats-Unis sur les rapports entre communautés, mais sur ce point-là pas il n’y en a pas.
    Dernière chose: n’oublie pas que le concept de communautarisme est un concept utilisé par les Zemmour & co pour dénigrer les minorités.

     
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